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Le 11 novembre, Lepeltier pose sa gerbe n'importe où

Voilà plusieurs années, en effet, que Serge Lepeltier, le sénateur-maire de Bourges, a pris l'habitude de fleurir le pied de la statue de l'Homme-Taureau à l'occasion de la commémoration de l'armistice de 14-18.

Cette gerbe nous donne des hauts le cœur…

Il faut dire que le geste n'est pas insignifiant politiquement.

La statue est située au milieu de la rampe Marceau. Elle représente un homme, un gaulois qui tient un glaive sur la poitrine. C'est sa musculature imposante qui lui vaut d'être comparé à un taureau. Le socle porte une inscription en hommage aux morts de la guerre de 1870-71 (pas à ceux de la Commune de Paris, il faut pas exagérer non plus).

Nous devons cette œuvre immortelle à Jean Baffier. Ce nom dit sans doute encore quelque chose aux berruyers, grâce à la rue qui le porte, mais la renommée posthume du sculpteur ne va guère au-delà. Il se trouve que ce Jean Baffier n'était pas spécialement un petit rigolo : il était en effet membre de la Ligue de la Patrie Française, organisation d'intellectuels antidreyfusards fondée en 1899 par Jules Lemaître. Nationaliste pur jus à une époque où sévissaient des Barrès, des Drumont, ou encore des Déroulède, Baffier se situait donc à l'extrême droite de l'échiquier politique des débuts de la Troisième République.

L'idée qui sous-tend l'Homme-Taureau : une glorification de la race française. Une bien belle race, bien bovine ! Sélectionnée avec soin dans toutes les étables de nos terroirs ! Il y en a encore aujourd'hui pour croire que les races existent. Baffier y croyait déjà, et il croyait même que le Français appartient à une race supérieure, une race qui produit des mecs " qui en ont ", des mecs capables d'en remontrer à n'importe qui (surtout aux juifs et à toutes sortes de " métèques ", n'est-ce pas ?), à condition qu'ils ne soient pas manipulés par les rouges et la franc-maçonnerie. Et une rue de Bourges porte le nom de ce sinistre crétin ? Merde alors !

La représentation d'un gaulois en arme a aussi pour fonction de rappeler la lutte de ces ancêtres fantasmés contre l'invasion romaine. Les Baffier et consorts se sont en effet inventés d'autres ennemis : les " boches ". Envahisseur romain, envahisseur allemand… même combat. Un aspect idéologique important de cette statue, entre la guerre de 70 et celle de 14-18, est qu'elle contribue au discours hystérique sur la Revanche, sur le retour de l'Alsace-Lorraine dans le giron français. L'inscription que porte le socle est à ce titre on ne peut plus clair : pourquoi, en effet, parler des victimes d'une défaite, sinon pour appeler à les venger ? Les activités militantes et les œuvres de Baffier ont participé - modestement, sans doute, mais tout de même - de cette ambiance belliqueuse du début du XXe siècle qui va conduire au déclenchement de la guerre de 14-18, une guerre entre toutes particulièrement absurde. Ils sont partis en 1914 la fleur au fusil, " pour la grandeur de la France ". Une victoire rapide ne pouvait pas manquer d'arriver, évidemment, avec tous les hommes-taureaux que comptait l'Armée... C'était l'Union Sacrée, chacun devait supporter l'effort de guerre. Même les organisations ouvrières avaient trahi. Et ça a été une boucherie innommable…

Voilà ce qu'est l'Homme-Taureau. Et Serge Lepeltier fleurit ça ?! Le 11 novembre, en plus ?!

Cette guerre a fait plus de 20 millions de morts, dans le monde entier. Sans compter les mutilés, les gueules cassées. Elle a fabriqué le nazisme et la guerre mondiale numéro 2. Pourtant, ce que commémore le maire de Bourges, c'est ce nationalisme étriqué, ce " sacrifice héroïque " des Poilus. Comme si la possession de l'Alsace-Lorraine en avait valu la peine et pouvait tout justifier.

Non, décidément, notre mémoire de cette guerre n'est pas la même que celle de môssieu le maire. Oui, il faut rendre hommage (et pas besoin de fanfare militaire pour ça) à ceux qui sont morts dans la boue des tranchées pendant que les marchands de canons, les ancêtres du baron Sellières, s'en mettaient plein les poches. Mais hommage surtout à tous ceux qui ont résisté, les mutins de 17, ceux qui ont chanté la Chanson de Craonne, les grévistes de l'industrie de l'armement à Bourges en 1916 ; hommage aux fusillés pour l'exemple, et puis aussi à ceux qui ont édifié les trop rares monuments aux morts pacifistes de l'après-guerre et à tous ceux qui ont rêvé, en dépit de toute raison, que ce serait la " der des der ".

 

C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards,
Tous ces gros qui font la foire.
Si pour eux, la vie est rose,
Pour nous, c'est pas la même chose.
Au lieu d'se cacher, tous ces embusqués
Feraient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leurs biens,
Car nous n'avons rien
Nous autres, pauvres purotins.
Tous les camarades sont enterrés là
Pour remplir les bourses de ces messieurs-là.

 

Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là reviendront,
Car c'est pour eux qu'on crève.
Mais c'est fini car les troufions
Vont tous se mettre en grève !
Ce sera votre tour, messieurs les gros,
D'monter sur le plateau :
Car si vous voulez la guerre,
Payez-là d'votre peau.