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Un tout petit cahot social

 

Le Collectif des Libertaires de Bourges a été très tôt contacté pour participer à l'organisation du KO Social du 23 avril. Après ceux de Lyon et Paris, la perspective d'une telle initiative dans notre ville nous a immédiatement enthousiasmés. Mais notre motivation a bien vite disparu, remplacée par de nombreuses interrogations, puis par une profonde déception.

Les initiateurs du KO le présentent comme un outil de convergence qui se met au service des luttes. Aujourd'hui nous pensons exactement le contraire : qu'il est nuisible au mouvement social, qu'il en est son parasite.

Nous avons donc décidé de quitter l'organisation du KO social et choisissons de rendre public les raisons de ce départ. Après Bourges, la tournée nationale du KO va se poursuivre à Toulouse et Marseille. Ce texte est écrit dans l'espoir que nos camarades des futures villes visitées perdent moins leur temps que nous…

Une assurance sans frais contre les grèves ?

La première question qui nous a troublé tient bien évidemment au fait que le KO social se déroule dans les murs du Printemps de Bourges. Dans les murs, c'est-à-dire que la salle de concert est gracieusement offerte par le festival. Or le contexte dans lequel se déroule le Printemps est un peu particulier cette année, faut-il le rappeler : l'été dernier un mouvement des intermittents particulièrement dur a eu pour conséquence l'annulation de bon nombre de festivals réputés. Colling, le directeur du Printemps, bien tranquille à ce moment-là, s'était surtout montré solidaire de ses collègues patrons d'industrie du spectacle. Depuis, le calendrier étant ce qu'il est, Colling est rattrapé par le conflit et le voilà un peu obligé de se montrer de " gauche ". Il se démène comme un beau diable pour tuer dans l'œuf toute velléité de grève : un édito démago imprimé sur les programmes ; pendant le festival des forums de discussion sur l'avenir de la culture… et un KO social ! Certes, les organisateurs du KO ne peuvent être tenus pour responsables des manœuvres de Colling. Mais quand on se prétend social, le minimum aurait été de veiller à ne pas être utilisé comme étouffoir d'un réel mouvement social…

De plus, comment comprendre le mutisme des artistes qui n'ont pas prononcé une phrase politique sur scène lors des précédents KO ? Ce silence est d'autant plus gênant que ce sont les musiciens qui sont seuls légitimes sur scène et qu'eux seuls peuvent légitimer la parole des militants. Ont-ils vraiment envie d'être là, ont-ils vraiment envie d'ouvrir leur gueule, ces artistes dont les concerts se déroulent si souvent au Zénith (dont Colling est propriétaire) ?

Le KO social® comme privatisation de la contestation sociale

Mais au-delà de ce contexte très particulier à Bourges, le KO social montre un certain nombre de permanences.

Il est " vendu " comme un programme " clé en main ". Son déroulement est supposé inamovible, non négociable par les organisations locales. Rappelons le principe : il y a une manifestation " no logo " (parce que ça plait davantage aux journalistes) ; et puis il y a un concert entrelardé d'interventions politiques de 4 à 5 minutes maximum ; et puis il y a des stands. Et puis voilà. C'est comme ça et pas autrement. La marque " KO social " est déposée à l'INPI, on ne fait pas n'importe quoi avec. La liberté de l'association lambda de Bourges, dans tout ça ? Elle peut choisir le thème sur lequel elle va intervenir pendant le concert. Merci chef. Tout le reste - TOUT LE RESTE ! - est décidé ailleurs. En l'occurrence dans les bureaux de Chamboultou, l'antenne associative des Têtes Raides. Combien de fois nous ont-ils mis devant le fait accompli ? Combien de fois nous ont-ils mené en bateau ? La démocratie, ça fait perdre du temps à tout le monde, c'est bien connu. Un tel fonctionnement, c'est question d'être plus efficace, sans doute ?

C'est plus confortable aussi. Votre bonheur de militant est proche, pourvu que vous ne soyez pas trop exigeant. Enfin une initiative où vous allez avoir une bonne couverture médiatique (c'est avec ça qu'on achète à peu près n'importe qui, de nos jours) sans avoir rien à faire. Mais le prix à payer pour ce confort de militant est élevé, très élevé. Oui, vous n'aurez pas à assumer toutes ces corvées fastidieuses qui sont le lot commun de l'activiste d'antan. Vous ne risquerez pas de prendre des coups dans le service d'ordre : des vigiles professionnels se chargeront de votre sécurité. Vous n'aurez pas à fabriquer des banderoles et des pancartes, ni même à imaginer des slogans : de gentils animateurs se chargeront de vous fournir de beaux panneaux pleins de slogans insignifiants capables de plaire au plus grand nombre (c'est la loi du marché). Vous n'aurez pas à nettoyer la salle de spectacle après le concert : il faut que le travail soit professionnel et donc assumé par les esclaves modernes des sociétés de nettoyage (de quoi y se plaignent : ils ont du travail). Vous n'aurez pas à décharger des camions : vous n'allez pas vous lever à six heures du matin, non plus. Vous n'aurez pas davantage à trouver un contenu politique à votre initiative : la musique en tiendra lieu. Toutes ces tâches militantes, vous les avez confiées au privé. Le KO social, c'est la privatisation de la contestation.

Moins social que le Conseil Régional !

Le patron libéral sait se servir de l'État quand il a besoin d'argent public pour soutenir ses activités. Le KO social a tellement repris à son compte la culture de l'entrepreneur privé que lui aussi utilise le public comme une pompe à fric…

Payer des vigiles, des femmes de ménage, des fabricants de banderoles, etc., ça coûte cher. Ce prix, c'est le public du KO social qui va le payer : 10 euros la place. Les précaires et les chômeurs devront payer le même prix. Si le KO social leur proposait la gratuité ou un tarif réduit, il risquerait d'être déficitaire. Aussi le KO social ne fait pas de tarifs réduits. Un moyen pour y arriver aurait consisté à faire des économies. Les différentes propositions qui ont été faites - par nous ou par d'autres - pour réduire les dépenses ont toutes été refusées. Avec des arguments plus ou moins convaincants. Conséquence logique : si on tient absolument à avoir des places à tarif réduit, la seule solution est alors de faire appel à des subventions du Conseil Régional. Une pompe à fric d'autant plus commode qu'elle est à " gauche "… Une demande a été prestement envoyée. Le Conseil Régional a donné son accord : pour une faible dépense, il remporte un joli bénéfice symbolique.

Mendier quelques sous pour les plus démunis à des crapules qui par leurs politiques organisent la précarité et la casse des systèmes sociaux ? Autant vous dire que nous ne sommes pas vraiment d'accord.

Résurrection du mythe de l'Unité

Pour le reste, flotte un vague parfum d'opportunisme sur le KO social. Après le succès du rassemblement sur le Larzac, la formule " concerts + politique " fait des émules. C'est à la mode, les bobos sont séduits, autant en profiter. Mais la place qui est donnée à l'expression politique au sein du concert est à peine celle d'un interlude publicitaire. Ici, ce ne sont pas les artistes qui se mettent au service de la contestation, mais la contestation qui se met au service de la promotion commerciale des artistes. Que le contenu politique ne suive pas serait donc finalement de bien peu d'importance. Et le KO social de Bourges, par rapport à ses précédentes éditions, fait un pas supplémentaire vers le néant politique. A Paris, la manif était " no logo " et les interventions sur scène étaient le résultat d'un consensus forcément niveleur. A Bourges, en plus, les stands des organisations disparaissent pour être remplacés par des stands " thématiques " sur lesquels vont se ménager les militants de la chèvre et les militants du chou dans un bel esprit unitaire.

Nous ne croyons pas à l'unité faite au forceps. Nous lui préférons des convergences au cas par cas, réalisées dans les luttes et sur les pratiques de terrain. L'unité telle que le conçoit le KO social revient à rechercher le plus petit dénominateur commun entre nous, à nous demander de noyer nos spécificités de libertaires dans l'océan des similitudes des socio-démocrates recyclés. A nous demander de fermer nos gueules et de diffuser leurs messages.

Pour cette raison, nous avons eu l'affront de réclamer un retour aux stands par organisation et un vote sur cette question. Nous voulions un stand libertaire. Cette requête était bien modeste mais a déchaîné une agressivité impressionnante. Que ne nous a-t-on pas dit ? Nous étions des récupérateurs, nous essayions de tirer la couverture à nous, nous masturbions des pachydermes laineux, etc. La réaction était d'autant plus disproportionnée qu'elle émanait de gens qui n'avaient qu'une aspiration : bien figurer le 23 avril devant les caméras de télévision.

Les suspicions et la violence verbale qui ont eu cours à notre égard au moment de cette discussion ont définitivement réglé la question. Nous n'avions nul besoin de mendier les miettes de ce banquet. Le banquet d'une social-démocratie post-moderne qui a adopté petit à petit les valeurs de ses ennemis traditionnels, qui croit au marché librement vertueux, à la réduction des charges sociales et à la nécessité de la réforme des retraites, qui estime que le jeune " arabo-musulman " est décidément inassimilable et que le sécuritaire n'est pas forcément une notion droitière. Les militants de base nous trouveront certainement injustes. C'est vrai. Individuellement, ils ne défendent pas ces positions. Mais collectivement, ils portent au pouvoir ces politiques. Ils les servent. Parce que " c'est quand même pas pareil que la droite ". Pourtant, cette " gauche " de pouvoir n'a plus rien à dire. Son seul souci est de gagner des élections, de prendre des places. Rien d'étonnant à ce que cette insignifiance idéologique se dissimule désormais derrière le spectacle donné par de talentueux groupes de musique. Il faudrait lire ou relire La société du spectacle de Debord pour bien se convaincre de la parfaite intégration et de la totale innocuité de cette soi-disant contestation sociale. Cette " gauche " est notre ennemie et ses luttes ne sont pas les nôtres. Définitivement.