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"Et José Bové, vous l'avez vu ? "

Les organisateurs du rassemblement Larzac 2003, qui attendaient en ce début de mois d'août 50.000 personnes et qui en ont finalement accueilli 200.000, peuvent s'estimer satisfaits. Sous une canicule particulièrement pénible, dans des conditions précaires d'approvisionnement en eau, ils ont même été contraints de demander aux forces de " l'ordre " de bloquer l'accès à de nouveaux arrivants. L'organisation est restée impeccable jusqu'au bout pour un résultat impressionnant : c'est l'équivalent d'une ville grande comme deux fois Bourges qui a poussé comme un champignon au milieu de rien…

L'objectif est donc atteint : montrer qu'il est possible de mobiliser du monde, beaucoup de monde, autour d'une initiative de contestation sociale à une saison où le bas peuple est censé préférer les joies de la plage et de la crème solaire (dont nous aurions d'ailleurs dû nous munir).

Mais au-delà de cette réussite, il faut bien dire (c'est un billet d'humeur, non ?) qu'on est quand même revenus du Larzac pas mal agacés. Bon, on va encore nous dire qu'on est de perpétuels insatisfaits, qu'on a l'ego surdimensionné, etc. Tant pis.

 

Le hit de l'été : la réécriture du mouvement pour les retraites

 

C'est la CGT et le PC qui ont commencé, dès la fin juin, à nous servir une drôle de soupe, à l'occasion de discussions que nous avions pu avoir avec des militant-e-s de Bourges : non, malgré le fait que la réforme des retraites était passé telle quelle, nous n'avions pas perdu, il y avait plein de choses positives dans ce mouvement, à commencer par les impressionnantes mobilisations qu'avait connu le pays. Ceux qui tenaient ce discours franchement irrationnel, même pour des gens habitués à avaler des anacondas depuis l'époque du stalinisme triomphant, ne faisaient que relayer les thèses défendues dans les hautes sphères de leurs organisations.

Ainsi, le Bureau Confédéral de la CGT, dans un courrier envoyé aux UD et aux fédérations le 24 juin, expliquait que l'intransigeance du gouvernement pouvait " entraîner des sentiments de déception, notamment parmi les salariés qui se sont le plus mobilisés " (le Bureau Confédéral ne se compte évidemment pas dans le nombre de ceux-ci) mais " que ce qui a été construit en termes de contenus revendicatifs, d'actions et de temps forts, de convergences public-privé, d'unité d'action porte des fruits qui ne demandent qu'à mûrir ". Ainsi, " la conscience a grandi qu'une autre réforme était possible, reposant sur une logique de progrès social " et c'est grâce à cette conscience grandissante que " meilleures seront les mobilisations à venir ". Et le texte de conclure : " Dans ces conditions, quelle que soit l'issue du débat parlementaire, l'idée de " défaite du syndicalisme " ou de " défaite du mouvement social " se trouve dénuée de sens ". Fuck ! Nous voudrons bien admettre avec la CGT qu'une certaine manière de faire du syndicalisme n'a effectivement rien perdu. Même pas l'occasion de se taire. En ce qui concerne les salarié-e-s qui vont devoir désormais travailler plus longtemps pour toucher une retraite plus basse, c'est une autre paire de manches.

 

Mais que la CGT se rassure : le Larzac 2003 a pu nous convaincre que son analyse - d'une rare pertinence comme on l'aura remarqué - était à présent partagée par une large frange du mouvement social.

En fait, la manœuvre d'aveuglement (de négation) se fait en trois saisons :

au printemps, il n'y a pas eu défaite puisqu'on s'est merveilleusement mobilisé (voir ci-dessus)

la preuve, c'est qu'en été ça continue et qu'on explose les chiffres sur le Larzac, ce qui va servir de relais pour que :

il y ait un automne " brûlant " qui va faire trembler gouvernement et MEDEF sur leurs bases.

Les différents orateurs qui se sont succédés sur la scène de l'immense concert-meeting du samedi soir ont pu à loisir développer cette thématique devant des dizaines de milliers de personnes. Même Annick Coupé (de laquelle on attendait mieux) a repris au nom de l'Union Syndicale Solidaires la même antienne, sous une forme à peine atténuée. L'ambiance survoltée paraissait griser les intervenants. Plus la soirée avançait, plus le sens des réalités se faisait la malle : de 150.000 à 21 heures sur le Larzac, on était devenus à minuit près de 400.000. Quant à la rentrée de septembre, c'était tout juste si on ne nous annonçait pas la grève générale... C'est dire.

Tout cela tient de la méthode Coué, bien évidemment : peut-être qu'à force de le répéter, ça finira par arriver. Le problème, c'est que même si une rentrée "brûlante " est d'une nécessité vitale, ce n'est pas par l'extinction de la lucidité collective qu'on l'obtiendra. Ceci dit, personne n'est vraiment dupe : il faudrait voir à pas nous prendre pour des cons. Certes, on s'étonnerait que nos syndicats domestiques tirent les leçons de l'échec flagrant de la stratégie des " temps forts " et changent leurs méthodes. Mais on s'étonnerait encore plus que les gens partent la fleur au fusil en septembre comme en mai sur le même rythme : un jour une manif, le lendemain au boulot, puis encore une manif, puis encore au boulot, etc., jusqu'à épuisement complet… Tout le monde a bien compris que ça ne menait nulle part. Raffarin le premier. Pour ne pas vouloir le voir, il faut être un apparatchik syndical, un grand naïf, ou encore en espérer un débouché électoral.

 

Social-démocrate un jour, social-démocrate toujours

 

Parce que, finalement, qu'est-ce qu'on a fait pendant trois jours sur le Larzac ? On a participé à des débats ou à des forums ? Et non, désolés… Nous étions là pour faire la claque. De brillants orateurs venaient nous faire des conférences qui dégoulinaient de démagogie et de consensus mou et, nous, entre les phrases, nous étions censés applaudir à la hauteur de notre émerveillement.

Nuançons tout de même : on a pu assister à un vrai débat. C'était entre les G.O. du P.S. et les vilains anars et militants du D.A.L. Ils n'étaient pas d'accord les uns avec les autres et ils se le disaient avec des vrais mots. Il faut dire que les seconds avaient démonté le stand des premiers, petit début de revanche de longues années de recul social.

Le summum du ridicule a été atteint au cours d'un débat animé, on ne sait trop pourquoi, par le très estimable Daniel Mermet. Ca devait traiter de la répression des mouvements sociaux, sujet particulièrement intéressant. Petit à petit on s'est écarté du sujet. Les copains des copains des gens de la tribune arrivaient les uns après les autres sous le chapiteau et se lançaient dans un petit speech d'auto-promotion, chaque prestation étant ponctuée de salves d'applaudissements qui seront du meilleur effet sur France Inter. A la fin, on se serait cru chez Drucker.

Trois jours durant, on nous a expliqué les ravages du néo-libéralisme. Et pas ceux du capitalisme, n'est-ce pas. Il ne s'agirait pas non plus d'être anticapitalistes, faut pas exagérer.

Les tarifs de la bouffe (qui ont pu être pratiqués grâce à une clientèle captive et grâce à une augmentation significative de la demande par rapport à l'offre) prouvent amplement combiens peu anticapitalistes étaient bon nombre des tenanciers de stand ces jours-là. Certains stands bios et les libertaires faisaient une heureuse exception à la règle.

 

On nous a expliqué aussi à quel point José Bové était un type bien (ce dont personne ne doute, d'ailleurs) et à quel point il pourrait être cet homme providentiel, celui qu'il nous faut pour sauver la situation face aux forces du mal. Un culte bien étrange est en train de se mettre en place autour de José Bové. Nous l'avons vu de nos yeux ébahis. Il nous faut témoigner de ces prodiges : les femmes kurdes dansent à son passage ; il prend la pause et les flashs des paparazzis crépitent ; Bedos scande " Bové à l'Elysée " sous des tonnerres d'applaudissements ; quand il apparaît enfin les groupies hurlent et les hommes se laissent pousser la moustache…

Finalement, c'était ça le plus effrayant. La plus grande partie des gens présents à Larzac 2003 étaient là pour ça et pour rien de plus : faire la claque, tomber en pâmoison devant tel intellectuel fameux et attendre d'en haut la solution à leurs problèmes. Les intervenants au meeting du samedi soir avaient beau jeu de galvaniser les foules : elles ne demandaient que ça. Ces foules inquiétantes qui avaient répondues à l'appel du Larzac constituent indubitablement la base de la social-démocratie. Elles sont désemparées par la disparition de leurs partis de référence, le PS étant désormais passé à l'ennemi et le PC n'intéressant plus que lui-même. Aussi, elles recherchent des voies de remplacement. Celles-ci semblent passer par " l'altermondialisation ", concept fourre-tout dont le seul horizon semble un capitalisme régulé dans le cadre de l'Etat-Nation. Le programme ne va donc guère au-delà d'une résurrection de la social-démocratie, avec un corpus idéologique sans doute plus fouillis, et avec (s'il le veut bien) un José Bové comme leader naturel…

Tout cela n'est pas une bien grande découverte ? Ce n'était pas la peine d'aller sur le Larzac pour s'en rendre compte ? Certes.

 

Bon, là encore il ne faut rien exagérer. On a quand même vu Nikonoff, le président d'ATTAC, qui avait troqué le costard pour un tee-shirt. Ne serait-ce que pour ça, ça valait le coup de faire le déplacement.