Pierre Bourdieu


 Les deux textes ci-dessous ont été publiés dans Interventions 1961-2001, une anthologie de textes parue aux éditions Agone en 2002 peu avant le décès de Pierre Bourdieu. Il nous a semblé intéressant de les diffuser comme contribution au débat actuel, à Bourges, sur les mouvements sociaux.

 

Pour une vraie mobilisation des forces organisées 

Message vidéodiffusé à Zürich le 27 janvier 2001 à l'occasion du contre-sommet " L'autre Davos "

 

Je veux d'abord remercier les organisateurs de cette manifestation de m'avoir donné l'occasion de me ranger parmi les trouble-fête dont vous êtes et qui vont essayer de chahuter le grand show médiatico-politique des " maîtres du monde " qui, sous la protection de la police et entourés de leur cour de journalistes, vont nous dire comment ils voient le monde.

Ce monde qui leur apparaît comme emporté par un processus fatal de mondialisation, est en réalité, dans ce qu'il a de pire, le produit d'une politique systématique, organisée et orchestrée. Cette politique qui a commencé à la fin des années 1970 aux États-Unis - très exactement en 1979, avec les mesures visant à élever les taux d'intérêt, et qui s'est prolongée par toute une série de mesures visant à déréglementer les marchés financiers dans les grands pays industrialisés - avait pour fin de relancer la hausse des taux de profit sur le capital et de restaurer la position des propriétaires, des owners, par rapport aux gestionnaires, aux managers.

Cette série de mesures a eu pour effet de favoriser l'autonomisation du champ financier mondial, de l'univers de la finance, qui s'est mis à fonctionner selon sa logique propre, celle du pur profit, et indépendamment en quelque sorte de l'évolution de l'industrie. Si bien que la finance intervient relativement peu dans le fonctionnement du champ industriel (on sait, par exemple, que la contribution du marché boursier à l'investissement est extrêmement faible).

Pour produire ce champ financier indépendant, tournant en quelque sorte à vide, en vue de la seule fin reconnue qui est l'augmentation permanente du profit, pour produire cet univers-là, il a fallu inventer et instituer tout une série d'institutions financières destinées à favoriser les libres mouvements financiers. Et c'est de ces institutions qu'il s'agit de reprendre le contrôle. Mais il me semble qu'il ne suffit pas pour cela d'une mesure simple de réglementation comme semblent le penser ceux qui préconisent l'instauration d'une taxe Tobin, à laquelle bien évidemment je suis favorable. On ne saurait se contenter, selon moi, de ce genre de mesures et la question que je voudrais poser aujourd'hui est celle des moyens d'instaurer de véritables contrôles permanents de ces processus. Donc la question d'une véritable action politique, fondée sur une vraie mobilisation politique, et visant à imposer ces contrôles.

Nécessaire, une telle mobilisation est aussi très difficile. En effet, la politique de globalisation, qui n'a rien de fatal, s'accompagne d'une politique de dépolitisation. Et l'apparence de fatalité, à laquelle je fais allusion et qui est normalement associée à l'idée de globalisation, est le produit d'une action permanente de propagande (il n'y a pas d'autre mot), à laquelle concourent et collaborent tout un ensemble d'agents sociaux, depuis les think tanks qui produisent des représentations officielles du monde jusqu'aux journalistes qui les reproduisent et les font circuler. II faut donc essayer de concevoir une action politique capable de lutter contre la dépolitisation et en même temps contre la politique de globalisation qui s'appuie sur cette politique de dépolitisation pour s'imposer.

Comment serait-il possible d'instaurer et d'exercer des contrôles réels, efficaces sur les mécanismes monétaires et les grandes concentrations de capitaux comme les fonds de pension ? Il me semble que ce pourrait être par l'intermédiaire des banques centrales, et en particulier, puisque nous sommes en Europe, à travers la Banque centrale européenne. Mais pour parvenir à reprendre le contrôle de ces instances financières, il faudrait d'abord reprendre le contrôle des instances politiques. Et cela, seul un mouvement social d'envergure pourrait le faire, en entrant dans le système des instances de contrôle des forces économiques et en imposant la mise en place d'instances internationales enracinées dans un véritable mouvement populaire.

J'ai parlé de mouvement populaire : il est vrai que nous sommes dans une période où les dominés sont démoralisés, démobilisés, notamment par la politique de dépolitisation dont je parlais tout à l'heure. Mais il y a aussi le fait que pour les plus démunis, ceux que les discours officiels appellent les " exclus ", on a mis en place dans tous les pays développés des politiques très subtiles d'encadrement social qui n'ont plus rien de l'encadrement brutal et un peu simpliste, un peu policier, de la période antérieure. Ces politiques, on pourrait les mettre sous le signe du projet : tout se passe comme si un certain nombre d'agents - éducateurs, animateurs, travailleurs sociaux - avaient pour fonction d'enseigner aux plus démunis - en particulier à ceux qui ont été repoussés par le système scolaire et qui sont rejetés hors du marché du travail - quelque chose comme une parodie de l'esprit capitaliste, de l'esprit d'entreprise capitaliste. On a organisé une sorte d'aide à la self-help qui est si conforme à l'idéal politique anglo-saxon. Pour instaurer et exercer efficacement ce contrôle démocratique, on ne peut pas se contenter de règlements, ni même d'écrits polis et d'interventions policées auprès des instances politiques. Il faut inventer une nouvelle forme d'action transnationale. Pourquoi me paraît-t-il important de situer cette action à l'échelle européenne, au moins dans un premier temps ? Parce que c'est là que l'on trouve un ensemble de mouvements, très divers, syndicats, associations, etc. mais qui, en dépit de leur aspect disparate - sans doute parfaitement illustré dans cette salle -, en dépit de leur apparence de désordre et de dispersion, de leurs discordances, de leurs divergences, de leurs concurrences, parfois de leurs conflits, ont beaucoup en commun. Ils ont en commun une vision que l'on pourrait dire libertaire du monde social, un refus des formes autoritaires de gestion de la politique ; une volonté de chercher une nouvelle façon de faire de la politique. Ils ont aussi en commun un très profond internationalisme, dont le tiers-mondisme est une application privilégiée. Il faut donc surmonter les diversités pour mobiliser un vaste mouvement capable de faire pression en permanence sur les instances gouvernementales nationales et internationales ; et, pour parvenir à une sorte d'unification provisoire, il faut surmonter les tentations hégémoniques que beaucoup de mouvements sociaux ont héritées de l'époque passée. Il est impératif d'exorciser les tentations autoritaires pour inventer des formes collectives d'organisation permettant de cumuler les forces politiques sans les laisser s'annuler dans des querelles et des divisions intestines.

Ce rassemblement dans un vaste mouvement social unitaire européen, regroupant à la fois des syndicats, des associations, des chercheurs, pourrait être la force sociale qui, en se dotant d'organisations souples, aussi peu centralistes que possible, pourrait cumuler les traditions critiques européennes en liaison avec les forces progressistes du monde entier; qui pourrait résister aux forces économiques dominantes et proposer une nouvelle utopie progressiste. Il faut en effet, simultanément, reprendre le contrôle des forces économiques à une échelle où elles donnent prise (c'est pourquoi j'ai pensé aux instances européennes et à la Banque centrale européenne), tout en remettant en marche l'utopie.

Je pense que le mouvement social européen tel que je le conçois, c'est-à-dire dénué de toute forme d'européocentrisme et fort de sa tradition progressiste d'anti-impérialisme et de solidarité internationaliste, devrait se constituer en liaison avec les pays du tiers-monde, d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie, de façon à rassembler toutes les forces nécessaires pour que ceux qui donnent aujourd'hui leur fête à Davos soient soumis à tout moment à cette sorte d'épée de Damoclès que serait un mouvement social présent en tout temps et en tout lieu et pas seulement de loin en loin dans des happenings héroïques. Il s'agirait de constituer une force qui serait là en permanence parce qu'elle réaliserait une mobilisation permanente des gens déjà mobilisés et des organismes de mobilisation. On ne peut pas faire l'économie, si rétif que l'on soit - et Dieu sait que je le suis beaucoup - à l'égard de toute forme de délégation syndicale ou politique, on ne peut pas faire l'économie des organisations, des organisateurs et des militants professionnels des organisations. C'est en appelant les organisateurs de la résistance à se fédérer, à se confédérer, à s'unir dans une grande confédération européenne que l'on peut - me semble-t-il - contribuer à créer une force de résistance et de contrôle qui soit à l'échelle des forces économiques et politiques rassemblées à Davos.

 

Rendre efficaces les mouvements sociaux

Intervention (extrait) du 3 au 6 mai 2001 à Athènes, rencontres avec les syndicats et les chercheurs grecs

 

Un mouvement social européen n'a, selon moi, de chance d'être efficace que s'il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs - à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu'il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d'Europe une différence profonde concernant à la fois les contenus et les moyens d'action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonnés, ou oubliés, ou refoulés. D'autre part, les mouvements sociaux ont apporté des méthodes d'action que les syndicats ont peu à peu, encore une fois, oubliées, ignorées ou refoulées. Et en particulier des méthodes d'action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent à l'efficacité symbolique, une efficacité symbolique qui dépend, pour une part, de l'engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel. Il faut prendre des risques. Il ne s'agit pas de défiler, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande à la fois de l'imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : attention, pas de "syndicalophobie" ; il y a une logique des appareils syndicaux qu'il faut comprendre. Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d'eux ? Parce que c'est à condition que chacun des groupes se voie lui-même comme il voit les autres qu'on pourra surmonter ces divisions qui contribuent à affaiblir des groupes déjà très faibles. Le mouvement de résistance à la politique néolibérale est globalement très faible et il est affaibli par ses divisions : c'est un moteur qui dépense 80% de son énergie en chaleur, c'est-à-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si... [...]