14 octobre 2003

Quatre mois après la fin du mouvement du printemps dernier pour la défense du système de retraites par répartition, il nous a semblé nécessaire de revenir sur les raisons de l'échec de ce mouvement. Ne pas tirer les enseignements de l'échec passé pourrait nous condamner à le revivre plus vite que nous le souhaiterions. La réforme des retraites n'est en effet que la première étape de la " refondation sociale " du MEDEF.

Le 1er mai 2003, nous distribuions un tract dans lequel nous disions déjà : " Public/privé, pour sauver nos retraites, la grève générale, illimitée, immédiate est indispensable. Vous le savez, les syndicats le savent, les patrons et le gouvernement le craignent ". Aujourd'hui, nous n'avons pas un mot à retirer à ces phrases. Cette position qui était la nôtre n'était en rien une position d'extra-lucides : tout le monde savait qu'il faudrait une mobilisation extrêmement forte pour arriver à sauver les retraites. Le gouvernement - et le patronat qu'il représente - était très revanchard après l'échec subi par le plan Juppé en décembre 1995 : ce gouvernement ne cèderait pas si facilement. Oui, tout le monde savait qu'il faudrait une grève générale pour casser la réforme des retraites :

- le gouvernement savait qu'entre début mai et fin juin, il allait avoir affaire à un fort mouvement social mais qu'il lui suffisait de faire le dos rond, d'attendre l'arrivée des vacances d'été pour que l'orage soit passé ;

- les manifestants se sont bien vite eux aussi rendu compte que la stratégie des temps forts qui est celle qui a finalement été retenue (un jour de grève et de manifs, puis retour au travail, puis un nouveau rendez-vous, etc.) n'était pas une stratégie efficace. La preuve : 2 millions de personnes dans les rues le 13 mai, quelques centaines de milliers (et encore…) à la fin juin. Tout ceux qui ne venaient plus aux manifestations avaient bien compris entre temps que tout cela ne mènerait à rien ;

- les centrales syndicales avaient elles aussi bien compris que la stratégie des temps forts ne pouvait pas suffire. Nous refusons de prendre les dirigeants syndicaux pour des cons. C'est en parfaite connaissance de cause que les centrales syndicales dites représentatives ont fait le choix de la stratégie des temps forts au détriment d'un appel clair et unitaire à la grève générale.

Pourtant, malgré cette évidence (la nécessité de la grève générale), malgré les 2 millions de personnes dans la rue le 13 mai (la mobilisation était là !), la grève générale n'a pas eu lieu. Et au bout du compte, nous avons perdu. La réforme est passée, nous allons tous travailler plus longtemps pour des retraites largement amputées. Voilà une vraie question : nous avions tous les éléments pour gagner, et nous avons perdu. Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

Pour notre part, nous pensons que la défaite provient de raisons internes au syndicalisme.

Cela fait bien longtemps que le syndicalisme a abandonné l'idée de transformer la société. Depuis belle lurette, notre paysage syndical est dominé par un syndicalisme réformiste, qui se propose tout au plus la défense des intérêts de ses adhérents par le biais de quelques aménagements dans le système d'exploitation capitaliste. Or, dire que la société n'est pas transformable, qu'il n'y a pas de rupture possible avec le capitalisme, que le patron est une donnée inamovible, c'est amener une évolution difficilement évitable : on va aller d'une organisation syndicale qui pratique la lutte des classes à une organisation de collaboration de classes. On la qualifiera de " responsable ", mais sa caractéristique majeure sera d'être complètement intégrée au système capitaliste, voire même d'en être une force de stabilité, un élément de sa conservation. Et ceci d'autant plus rapidement que le patron, lui aussi, a intérêt à avoir des interlocuteurs responsables et influents face à lui… Les syndicats intégrés, domestiqués, jouent alors le rôle de tampon entre les revendications ouvrières et le patronat et sont là pour maintenir la paix sociale autour d'une sorte de consensus minimum entre patrons et salariés. On pourrait citer des dizaines d'évolutions de ce type. La CFDT d'aujourd'hui, cheval de Troie du libéralisme, n'est pas la CFDT autogestionnaire des années 1970. Aujourd'hui, le débat au sein de la CGT se pose dans les termes de " syndicalisme de contestation " contre " syndicalisme de proposition ", de " syndicalisme de lutte " contre " syndicalisme de négociation ".

Mais qu'est-ce que ça veut dire, un syndicalisme de proposition ou de négociation ? Ca veut dire qu'on va considérer comme légitime, normal, naturel, d'aller mener des négociations " entre les partenaires sociaux ", au sommet. Quand on sait le peu de démocratie qui subsiste au sein des grandes confédérations, il y a de quoi être inquiet. Les directions sont cooptées et agissent en complète autonomie par rapport à la base. Pour prendre un exemple parmi mille, il y a eu un congrès de la CGT au début de l'année. La liste des membres des instances dirigeantes de la CGT, qui devaient être élues à ce congrès, a été publiée dans Liaisons sociales avant le congrès. On ne prend même plus la peine de faire semblant, même cette fiction d'un congrès décisionnaire n'est plus respectée ! Dans les autres confédérations, c'est pareil ou pire. Pas de démocratie interne + un syndicalisme de négociation, ça signifie donc concrètement que les directions confédérales s'accordent le droit de mener comme elles l'entendent des négociations qui vont concerner pas seulement leurs adhérents mais l'ensemble des salariés, et ceci hors de tout contrôle. L'exemple typique reste celui des intermittents du spectacle, secteur dans lequel aucun des signataires - la CFDT pour les salariés, mais le MEDEF pour les patrons aussi - n'était représentatif. Privilégier la négociation au sommet sur la lutte à la base revient à donner un pouvoir énorme à un appareil bureaucratique qui souvent en détient déjà bien assez comme ça. De surcroît, cet appareil bureaucratique a souvent des intérêts qui sont distincts de ceux des salariés qu'ils représentent : des gens qui ont quitté le travail depuis longtemps pour intégrer l'appareil peuvent aisément perdre la réalité du terrain. Dit autrement, ils peuvent aisément être amenés à donner la priorité à la défense de leur organisation aux dépens de la défense des intérêts des salariés. Par exemple, si la CGT veut occuper des postes de responsabilité au sein de la CES, elle n'a pas intérêt à se fâcher trop avec la CFDT ou avec l'UNSA. Si des fonds de pension " éthiques " peuvent aider au financement des centrales syndicales, elles ne vont peut-être pas être trop exigeantes au sujet de la réforme des retraites…

Au sujet de ce syndicalisme de négociation, il faut ajouter qu'il arrive à une période où il est, en plus, parfaitement absurde si on se place du point de vue de son efficacité en terme de défense des salariés. Au printemps dernier, les mots d'ordre syndicaux réclamaient en cœur l'ouverture de négociations avec le gouvernement, alors qu'il était clair que ce dernier n'avait aucunement l'intention de négocier. Or, était-ce d'une négociation que nous avions besoin, ou d'un retrait pur et simple du plan ? Il y avait une inadéquation flagrante entre les moyens utilisés et la fermeté gouvernementale. C'est qu'on n'est plus à une période de consensus social où il suffirait que les partenaires sociaux s'assoient autour d'une table et jouent le donnant-donnant. C'est une illusion : aujourd'hui, ce que veut le MEDEF, c'est tout. Sans partage. Lui, il a un projet de société. Il sait comment il veut nous exploiter : jusqu'à la moelle. Et tant que 100% de ses revendications ne seront pas atteintes, il ne baissera pas les armes. Face à lui, on a des syndicats qui se sont désarmés eux-mêmes.

Ils se sont désarmés idéologiquement en acceptant tacitement l'antienne selon laquelle " patrons et ouvriers sont sur le même navire ". Ils se sont désarmés aussi en terme de moyens d'actions. Un exemple frappant : lorsque le printemps dernier nous appelions à la grève générale, nous ne parlions pas - évidemment ! - de la grève générale insurrectionnelle expropriatrice comme pouvaient le faire les syndicalistes révolutionnaires du début du XXe siècle. Nous parlions d'une grève. Point. Une grève de tous les secteurs de la société, un blocage complet jusqu'au retrait du projet. Pas bien révolutionnaire, entre parenthèses. Il faut rappeler tout de même que les enjeux étaient extrêmement importants : nos retraites ! Et face à cet enjeu, on a eu des centrales syndicales qui ont eu peur de la grève, qui ont fait tout leur possible pour qu'elle n'ait pas lieu. Alors que les épreuves du bac approchaient, les syndicats enseignants " responsables " ont déclaré qu'il ne fallait pas pénaliser les enfants par la grève. Les médias auraient plus crûment dit : ne pas les prendre en otage. Cela revenait à demander la suspension de la grève au moment où celle-ci avait le plus de capacité de nuisances. Suicidaire. Ne nous a-t-on pas dit - c'était un militant de la FSU et c'était en pleine AG, donc publiquement - qu'appeler à la grève générale c'était courir le risque d'un coup d'état militaire ? Les propos sont certes caricaturaux, mais c'est certainement un débat qui a traversé l'ensemble des grandes confédérations : si le mouvement de grèves se développe, et qu'il y a une crise politique, qu'est ce qu'on va bien pouvoir faire de ça ?

Parce que bien évidemment, à partir du moment où on cantonne l'organisation syndicale dans un rôle de défense des salariés, un rôle subalterne, cela veut dire que le rôle principal revient à l'organisation politique : le syndicat alors n'a pas vocation à être autonome mais doit créer les mobilisations capables de favoriser la victoire électorale du parti politique. Le syndicat n'est plus que la courroie de transmission. Est-il nécessaire de rappeler que la théorie de la " courroie de transmission " est toujours d'actualité ?

Dans ces conditions, les réseaux des partis de gauche n'avaient aucun intérêt à une victoire syndicale. Ils avaient besoin que le mouvement social se prenne une monumentale raclée, de façon à apparaître aux prochaines élections comme les sauveurs de la classe ouvrière qu'ils ne sont pas. Leurs discours électoraux sont déjà écrits : " Vous voyez bien : la droite ils sont vraiment très très méchants, votre grève c'était pourri, ça sert à rien de faire grève. D'accord, nous aussi nous sommes pour l'allongement de la durée de cotisations, tout le monde à 40 ans, mais nous sommes quand même moins pires que les affreux de la droite. Alors votez pour nous. " Le bulletin de vote comme seule alternative. On a demandé aux syndicats de se coucher ? Ils l'ont fait. Cela fait tellement longtemps qu'ils obéissent…

Le tableau qui vient d'être dressé du syndicalisme n'est pas bien reluisant. Si nous avons beaucoup parlé de la CFDT, qui demeure un cas limite dans l'abjection et le renoncement, et de la CGT en raison de sa place centrale dans le paysage syndical, tout autant aurait pu être dit des autres confédérations.

Pourtant, il ne s'agit pas de faire de l'anti-syndicalisme primaire : ce que nous critiquons c'est le syndicalisme co-gestionnaire, et seulement lui. Nous croyons toujours qu'il faut - partout où c'est possible - développer un syndicalisme de luttes. Nous pensons que le syndicalisme doit retrouver sa fonction d'outil privilégié de transformation sociale. Un syndicalisme qui pratique la lutte de classes, qui combat en son sein la formation d'élites bureaucratiques, qui pratique la démocratie directe, qui reste vigilant sur son indépendance vis-à-vis des partis politiques (Charte d'Amiens) et qui a donc une légitimité à proposer un projet de société. Voilà ce que doit être le syndicalisme. Faut-il faire ce travail au sein des grandes confédérations ou dans des organisations plus petites qui restent à développer ? Dans tous les cas, c'est difficile. Mais indispensable.