2 décembre 2003

Article de presse Berry Républicain
Article de presse Nouvelle République

En tant que militants libertaires, héritiers d'une tradition rationaliste, antisexiste et anticléricale plus que centenaire, nous sommes évidemment interpellés par la persistance du port du foulard non seulement en milieu scolaire, mais aussi partout ailleurs. Mais nous sommes aussi interpellés par l'ampleur et la nature de ce qui a, depuis une quinzaine d'année, été artificiellement construit comme un problème politique. Il s'agit en effet d'un cas exemplaire de lepénisation des esprits.

Petit rappel des faits : en 1989, le proviseur E. Chesnières exclut une élève " voilée ". L'affaire commence. En 1993, E. Chesnières est élu député grâce à une alliance avec le FN. Dix ans plus tard, tous les partis politiques, de l'extrême gauche à l'extrême droite, se déclarent favorables à une nouvelle législation permettant d'exclure les élèves portant des signes religieux ou politiques.

En effet, l'état actuel du droit distingue les signes religieux visibles (et autorisés) des signes religieux ostentatoires (proscrits en milieu scolaire). C'est aujourd'hui à chaque équipe pédagogique, sous la houlette du chef d'établissement, de déterminer si tel ou tel foulard est visible ou ostentatoire (c'est-à-dire prosélyte)… laissant ainsi les élèves face à l'arbitraire des divers conseils de disciplines.

Une loi semble donc nécessaire pour mettre un terme à cette situation qui divise régulièrement le corps enseignant et expose les élèves aux contradictions de leurs éducateurs. Pourtant, cette loi dont il est aujourd'hui question n'est pas demandée par les élèves, mais par des politiciens, une partie du corps enseignant, et une partie des militants féministes et laïques.

Cette demande de prohibition vestimentaire est à bien des égards singulière. On n'a plus vu ça en France depuis les débats houleux sur le port du bikini et l'apparition des seins nus sur les plages. Même s'il ne s'agit plus de la même morale, c'est bien d'un retour à l'ordre moral dont il est encore question aujourd'hui. Demande de normalisation des comportements qui va pour certains, mais avec une grande cohérence, jusqu'à réclamer le retour à l'uniforme scolaire.

Or pas plus qu'hier, l'uniforme et l'exclusion ne sont des solutions aux difficultés que rencontrent la jeunesse et ceux qui ont charge de les éduquer. Ce n'est pas en faisant de l'école un " sanctuaire " que l'on donnera aux élèves les conditions réelles de leur émancipation. L'école n'est pas une église : elle prépare à la vie adulte, pas au paradis sans ombres ni nuages auquel semblent aspirer les ardents purificateurs de l'espace public.

Si nous sommes contre l'exclusion, sous forme légale ou autre, pour des motifs religieux comme politiques, c'est pour des raisons de principe autant que par pragmatisme.

La liberté de conscience, faut-il le rappeler, ne se décrète pas… si ce n'est en Chine dite populaire. Là on trouve encore un Etat qui se soucie sérieusement " d'émanciper " ses citoyens, à coup de schlague si nécessaire. Trois villageois de la région de Guanxi viennent ainsi d'être placés, sans procès, pour dix-huit mois en camp de rééducation par le travail. Leur seul tort au pays de l'athéisme d'Etat ? Posséder une bible à leur domicile.

Mais l'athéisme d'Etat n'a rien à voir avec la laïcité. Car la laïcité, c'est la défense de la souveraineté politique, en particulier face aux autorités religieuses (mais aussi face aux puissances d'argent). Autrement dit, il ne s'agit pas d'interdire la croyance religieuse ni les manifestations de cette croyance, mais d'empêcher la captation de la décision publique par les clergés. La neutralité religieuse ne s'applique donc pas aux usagers du service public, mais au service public lui-même (fonctionnaires, locaux, programmes d'enseignements, politiques publiques…). Ainsi, de même qu'on ne conçoit pas (encore) de refuser son courrier à une femme voilée, on ne devrait pas concevoir de refuser à sa fille l'accès au service public d'éducation (par ailleurs aussi financé par les parents, puisque français ou immigrés, ils payent des impôts). Le service public laïc pour lequel nous militons, c'est une mise à disposition des ressources collectives pour tous les publics, quels que soient leurs origines, leurs revenus, leurs convictions, leurs âges ou leurs localisations géographiques.

Mais cette laïcité là est encore clairement insuffisante. Car ce que nous revendiquons, ce n'est pas la souveraineté politique pour elle-même, mais encore et toujours la pleine souveraineté de l'individu sur lui-même : l'individu véritablement sans dieu ni maître.

Mais pour que cette lutte émancipatrice ne s'égare pas sur la route du despotisme oriental, il faut clairement distinguer le combat laïc, qui est par nature anti-clérical, du combat proprement anti-religieux. Le premier est pleinement politique. Il se règle par le droit et, si nécessaire, par l'emploi de la force contre les institutions religieuses qui, de façon ouverte ou déguisée, recourent à la violence d'Etat pour se faire servir. Le second combat est idéologique et doit le rester : c'est l'objet de la propagande rationaliste dont on doit regretter aujourd'hui la faiblesse militante. La chasse aux sorcières dont sont victimes les élèves " voilées " n'a à voir avec ni l'une ni l'autre de ces luttes.

Même de bonnes armes n'arriveront jamais à rien contre une idée, fut-elle mauvaise. Ainsi, tous les régimes qui tentent d'en finir par la contrainte avec l'oppression religieuse non seulement échouent inévitablement mais finissent par en périr. Le bolchevisme nous en a donné l'exemple : lui qui ne s'est pas contenté de s'en prendre au clergé, mais a déporté les fidèles en masse, s'est cassé les dents sur Solidarnosz, un syndicat formé de toute pièce par le Vatican (et la CIA), et sur les rebelles afghans équipés idéologiquement par l'Arabie Saoudite (et militairement par les Etats-Unis).

A cet échec historique de l'athéisme d'Etat, il faut ajouter notre préoccupation bien plus immédiate pour les élèves exclues au nom de la liberté. Que vont-elles devenir si la loi prohibitionniste voit le jour ? Vont-elles s'inscrire dans les écoles privées catholiques ou musulmanes sous contrat avec l'Etat (puisque le projet de loi en cours exclut ces établissements de son champ d'application) ? Beau cadeau financier au clergé qui n'en demandait pas tant ! Vont-elles aller dans des écoles coraniques hors contrat, voire dans des internats à l'étranger ? Les intégristes de tous poils n'espéraient certainement pas tant de sollicitude. Vont-elles, comme on le leur propose déjà, suivre un enseignement à distance, c'est-à-dire à domicile ? Belle émancipation que de réduire des élèves réputées opprimées par leur famille à l'espace confiné de leur HLM ! Vont-elles devoir s'insérer précocement sur le marché du travail ? Dans ce cas, la France sera le seul pays, avec la Chine, où des élèves qui veulent étudier seront mises au travail à cause de leurs convictions religieuses !

Ceux qui veulent émanciper en excluant semblent prêts à sacrifier quelques élèves sur l'autel de leurs idéaux. Ça ne semble pas leur coûter cher. Mais nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la liberté se défend par l'injustice, ni que la justice puisse se payer du prix de la liberté. Ils voient des contradictions où nous ne voyons que des complémentarités nécessaires. Quant à ceux qui veulent une loi pour intimider, mais en espérant ne jamais l'appliquer, ils sont irresponsables : une loi que l'on n'applique pas est pire que l'absence de loi, car elle en discrédite jusqu'à l'idée.

Alors, comment ne pas baisser les bras face à l'oppression vécue par certaines de ces jeunes filles ? Certainement pas en les forçant à se dévoiler, car même ainsi, en auront-elles fini avec la violence machiste, les mariages " arrangés ", le crétinisme religieux ?

Seule l'école peut leur donner les moyens de s'en émanciper. Moyens intellectuels d'abord, par l'apprentissage de l'esprit critique et scientifique, ainsi que par l'expérience d'une vie collective vécue dans la diversité. Mais l'école est-elle encore ce lieu là ? Lui donne-t-on les moyens de le demeurer ? C'est aussi l'éducation qui donne la clé de l'insertion sur le marché du travail, c'est-à-dire le moyen de gagner l'autonomie financière par rapport à la famille et au conjoint. Mais l'école donne-t-elle vraiment cette clé à toutes les femmes, à toutes les personnes issues de l'immigration, à tous ceux qui vivent dans des quartiers de relégation ? Bien sûr que non.

On le voit, si la lutte pour l'émancipation de ces jeunes filles passe nécessairement par le système scolaire, cette solution reste insuffisante. Car ce sont les discriminations sexistes et racistes qu'il faut d'abord combattre : dans l'entreprise et dans les politiques publiques (notamment urbaines et scolaires). Et c'est l'exploitation économique et le chômage, son corollaire, qu'il faut rendre illégal.

On ne peut pas sérieusement combattre l'illusion religieuse sans combattre la misère sociale qui la génère mécaniquement. Il faudrait donc s'interroger sur les raisons qui font que ce sont précisément des filles, issues de l'immigration et résidant dans des quartiers de relégation qui portent le foulard, et parfois même volontairement. Comment certaines femmes en sont réduites à faire de l'exhibition de ce qui apparaît comme un signe de soumission (à dieu, à la communauté ethnico-religieuse, à l'ordre patriarcal…) une manifestation de leur dignité ? Mais aussi pourquoi ce sont justement ces élèves qui déchaînent autant d'hostilité, y compris de la part de ceux qui sont chargés de les aider, alors qu'elles cumulent tous les stigmates sociaux ? Débattons donc ensemble pour comprendre et agir, en veillant à ne pas transformer les victimes en coupables.