Mercredi 20 Février 2002

Introduction

 

 

 

 

Rwanda : un génocide sans complices ?

 

Le Collectif des Libertaires de Bourges organise son deuxième débat public. Il s'agissait, pour le premier, de discuter des perversions et paradoxes de la guerre humanitaire autours de l'expérience et des analyses de F. Weissman (Médecins sans frontière). Si cette manifestation était en partie commandée par l'actualité de la guerre en Afghanistan, elle nous a fait éprouver le besoin d'approfondir notre réflexion collective en analysant les opérations Noroît, Turquoise et Amaryllis menées au Rwanda. C'est pourquoi nous invitons aujourd'hui Jean-Paul Gouteux, auteur de plusieurs ouvrages sur le génocide des Tutsis.

Il nous semble en effet de la plus grande importance de contribuer à faire connaître la vérité sur cette tragédie, et en particulier sur les complicités qui l'ont rendu possible. Rompre le silence, autours de cette période obscure de notre histoire, est motivé par notre désir de contribuer à la démocratisation de la société française autant qu'à la reconstruction de la société rwandaise pour laquelle justice n'a pas encore été rendue.

Qu'un crime contre l'humanité ait pu être soutenu, diplomatiquement et matériellement, par les plus hauts responsables politiques et administratifs de la République, sans qu'aucun n'ait été sanctionné politiquement et encore moins pénalement, suscite notre plus profonde indignation. L'absence de réactions significatives, face à ce qu'il convient de considérer comme une forme extrême de criminalisation de l'action publique, nous engage à nous mobiliser pour que justice soit rendue, et pour que soient compris les mécanismes qui ont conduit à cette tragédie.

Jean-Paul Gouteux nous expliquera comment l'Etat français a financé, équipé et formé les FAR, l'armée d'un régime dont la propagande raciste et les projets génocidaires n'étaient un secret pour personne. Mais aussi comment, une fois l'extermination commencée, l'Etat français a continué de lui apporter son soutien logistique et diplomatique ; et enfin comment, une fois défait, le Hutu Power s'est reconstitué en partie grâce à la protection militaire française, puis internationale, sous couvert d'opérations humanitaires.

Non seulement ces décisions ont été prises en notre nom, sans le moindre contrôle démocratique (ne serait-ce que sous sa forme parlementaire), mais elles font depuis l'objet d'un déni massif auquel participe l'ensemble du personnel politique et une large partie des médias. De manière générale, c'est le problème de la démocratie qui doit être posé quand un secteur aussi déterminant que la politique étrangère est soustrait à toute visibilité et à tout contrôle. Se réapproprier ce domaine constitue donc un enjeu majeur pour la démocratisation notre société, à laquelle les libertaires se doivent évidemment de contribuer.

Cette démocratisation de la politique étrangère est aujourd'hui rendue d'autant plus nécessaire que la France est engagée, depuis la guerre du Golfe, dans de nombreux conflits dont les enjeux véritables se dissimulent derrière un camouflage humanitaire . Camouflage dont la tragédie rwandaise a, par ailleurs, révélé toute la perversité. 

C'est pourtant de sa capacité à mettre en œuvre les droits de l'Homme que la démocratie marchande tient une grande partie de sa légitimité. Que penser de cette supériorité morale, invoquée face à la moindre contestation de l'ordre politique existant, devant le spectacle d'une collaboration d'Etat à ce qui fût le dernier génocide du XXe siècle ? Alors que toute alternative sociale et politique est immédiatement disqualifiée, comme menant nécessairement à la barbarie nazie ou bolchévique, n'est-il pas grand temps d'ouvrir les yeux sur les pratiques d'un régime qui prétend être " le pire à l'exception de tous les autres " ?

D'autant plus que la croyance dans l'incapacité des démocraties marchandes à porter les plus graves atteintes à l'humanité contribue à (re)produire ces dernières. Comme nous l'enseigne l'histoire du régime nazi, le caractère impensable du crime est la meilleure garantie de son impunité. Or c'est parce que la tragédie rwandaise nous a montré que rien n'est impossible, au pays des droits de l'Homme comme ailleurs, que la vigilance et la résistance s'imposent toujours.

C'est la leçon que nous devons impérativement tirer si nous ne voulons pas voir l'histoire se répéter encore. Il y a d'ailleurs un lien entre la reconnaissance tardive de la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs, et la complicité actuelle d'une génération d'hommes politiques dans l'extermination des Tutsis. Le nécessaire travail de mémoire ne s'est pas fait à temps qui aurait peut-être pu empêcher le pire. Prévenir la commission de génocides à l'avenir exige donc que toute la lumière soit rapidement faite sur la tragédie rwandaise, et les responsabilités individuelles connues et sanctionnées.

Or la chappe de plomb imposée par le rapport Quilès nous a fait revenir vers le règne de l'auto-absolution et de l'amnésie généralisée. Que reste-t-il à espérer d'une classe politique qui joue à l'autruche sur les cadavres de ses victimes ? Les survivants devront-ils attendre cinquante ans avant que la vérité soit publiquement établie ? 

Pourtant, afin de reconstruire leur pays, les rwandais ont besoin que leur tragédie soit connue, et reconnue, tant sur la scène intérieure qu'internationale. A défaut, ce sont des troubles politiques de long terme qu'il faut redouter au Rwanda comme dans toute la région des Grands Lacs. Or le Tribunal international d'Arusha (Tanzanie), chargé de juger les responsables du génocide, manque de moyens et connaît des dysfonctionnements chroniques. La mauvaise volonté internationale, et en particulier française, en sont partiellement responsables. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer l'efficacité du Tribunal de la Haye pour l'ex-Yougoslavie à celui d'Arusha. Une dizaine de milliers de victimes européennes a-t-elle plus de valeur qu'un million de victimes africaines ? Cette justice à deux vitesses en dit long sur le rôle des instances internationales, ainsi que sur leur inféodation aux impératifs idéologiques et politiques des puissances dominantes.

Or un procès impartial, et rendu largement public, aurait le mérite de mettre à jour toutes les responsabilités individuelles. Ceci aiderait à en finir avec les représentations essentialisantes et fatalistes qui rendent irréductibles les antagonismes entre Tutsis et Hutus. Montrer qu'il y a eu des processus politiques construits intentionellement, selon des shémas idéologiques par ailleurs largement importés de Belgique et du Vatican, c'est aussi contribuer au combat anti-raciste non seulement au Rwanda mais aussi en Europe.

Car cette racialisation des rapports sociaux se propage, y compris dans plusieurs pays africains (Côte d'Ivoire, Madagascar...). Un procès international contribuerait à exclure ce genre de manipulations des pratiques acceptables. Il permettrait aussi de rétablir la vérité sur l'extermination de la minorité Tutsi ; rétablissement nécessaire pour entraver la propagande révisionniste du Hutu Power, qui continue impunément son génocide en menant un véritable travail d'assassinat de la mémoire, et ce avec la complicité de nombreux " scientifiques " et diplomates occidentaux. Tant que durera une telle propagande, ainsi que l'impunité des criminels, la nécessaire prise de conscience par les chancelleries des effets du racisme, dans les relations internationales comme dans le jeu politique intérieur, ne pourra pas s'effectuer. 

C'est donc un devoir, pour tous ceux qui refusent de cautionner les génocides passés et futurs, d'agir ici et maintenant pour inscrire la question de la complicité française au Rwanda à l'agenda politique.


Jean-Paul Gouteux est entomologiste médical. Coopérant au Kivu (ex-Zaïre), il a ensuite résidé et travaillé dans plusieurs pays d'Afrique. Depuis 1994, il participe aux initiatives pour faire la vérité sur le génocide des Tutsis du Rwanda. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la question, notamment Le Monde, un contre-pouvoir ? (ed. L'Esprit frappeur) et Un génocide sans importance (ed. Tahin Party). Son dernier livre, La nuit rwandaise va paraître prochainement aux éditions Dagorno.

 

UN GENOCIDE SANS IMPORTANCE, La Françafrique au Rwanda, Jean-Paul Gouteux, Edition Tahin Party (2001)

Ce petit livre de 160 pages constitue une introduction à la Nuit rwandaise. Il permet d'aborder rapidement l'aspect occulté des responsabilités françaises dans le génocide des Tutsis du Rwanda, à partir des points les plus importants : les complicités militaires et politiques. De façon à la fois condensée et claire, ce livre montre comment ces complicités, établies à travers les opérations militaires Noroît, Amaryllis et Turquoise qualifiées " d'humanitaires ", ont été nécessaires à sa réalisation, puis à sa dissimulation. Un génocide sans importance évoque également un procès qui a conduit l'auteur à témoigner à décharge en Suisse, pour soutenir le combat que mènent des citoyens de ce pays contre le négationnisme et le révisionnisme des élites arrogantes du Hutu Power et de leurs amis en Europe.

 

LA NUIT RWANDAISE, Jean-Paul Gouteux, éditions Dagorno (à paraître).

Ce livre est une analyse approfondie des implications politiques françaises au Rwanda, des soutiens militaires, des relais médiatiques et intellectuels à un nazisme africain et leurs conséquences ultimes : la réalisation du génocide des Tutsi en 1994. La Nuit rwandaise, c'est l'histoire de l'abandon d'une minorité désarmée, l'holocauste de civils, livrés à la fureur de ceux qui tuaient " au nom de la race ". Un holocauste attendu, prévu, pensé par ceux qui orchestraient cet abandon. En France, les coulisses du génocide sont toujours dans la nuit. L'implication des autorités françaises dans une telle horreur est trop " inimaginable " pour que les Français se fassent la violence de contester un discours lénifiant et rassurant. Ils se sont ralliés à la raison d'État. Des journalistes orchestrent la désinformation et manipulent l'opinion française. Des parlementaires assassinent la mémoire, enterrent le scandale avec une mission d'information conçue pour cela. Des sociologues et des historiens cautionnent cette mascarade. Des humanitaires préfèrent se taire, devant les subventions et la raison d'État. Des hommes politiques brandissent " l'honneur de la France " et dénoncent ses ennemis. Avec 128 pages de documents visuels, soit plus de 180 photos et 450 pages de textes, ce livre restitue la vérité par le texte et par l'image. C'est, après les dissimulations de la mission Quilès, une mise au point essentielle sur l'implication française dans le génocide des Tutsi.