Jeudi 20 Mars 2003

Article de presse (NR)

Introduction

Conférence

Photos

 

 

 

 

 

 

Présentation faite par Wladimir

 

Si nous sommes tous réunis autour de la question " Médias : information ou propagande ? " c'est parce qu'avec ou sans raison, nous nous inquiétons de la façon dont nous sommes informés à l'heure actuelle. Cette inquiétude est loin d'être marginale, comme l'atteste le succès des ouvrages de Serge Halimi ou, plus récemment de Pierre Péan.

Nous avons perdu confiance dans la façon dont les médias nous représentent la réalité du monde. Ce discrédit atteint des proportions telles que l'on peut à bon droit parler de crise du journalisme. Mais cette crise ne concerne pas seulement ceux qui vivent de l'information. Elle s'inscrit dans un cadre plus large : celui de la crise de la représentation et, en particulier, de la représentation politique que les progrès réguliers de l'abstention électorale ne peuvent plus dissimuler.

Il faut donc saisir comment sont liées entre elles les crises de la représentation médiatique et de la représentation politique. Comment l'une et l'autre s'engendrent-elles, au point que nous sommes de moins en moins nombreux à nous reconnaître tant dans l'offre médiatique que politique qui nous est imposée ?

Pour le comprendre, il faut en revenir à la nature de notre système poitique. La démocratie représentative est fondée sur la distinction entre représentants et représentés, c'est-à-dire sur la séparation établie en pratique entre citoyens politiquement actifs et citoyens politiquement passifs. En conséquence, tout ce qui remet en cause cette séparation menace de déstabiliser le système. C'est ce qui fait dire à Samuel Huntington, intellectuel ultraconservateur américain, que la démocratie n'est jamais aussi bien portante que lorsque la population se désintéresse massivement de la chose publique. Il en déduit logiquement qu'il faut empêcher les acteurs et les groupes sociaux, normalement exclus du jeu, de faire directement irruption sur la scène politique. Selon lui, rien ne serait plus désastreux pour la démocratie qu'un mouvement de contestation aussi ample et varié que celui des années 60 où jeunes, femmes, minorités ethniques et sexuelles se sont mobilisés directement sans passer par la médiation des partis, des syndicats traditionnels ou des relais associatifs du pouvoir.

Pour protéger cette démocratie là de ses barbares de l'intérieur, il faut donc mettre en place des dispositifs capables de limiter l'expression de la contestation à un seuil suffisamment bas pour être intégré par le système. Autrement dit, il s'agit de fabriquer un consensus autour du système social et politique. Mais un consensus n'est pas un consentement : l'un repose sur l'approbation tacite, et en pratique sur l'impossibilité matérielle de prendre la parole significativement, l'autre repose sur une approbation explicite.

C'est aux médias que revient de fabriquer ce consensus en reproduisant dans leur représentation du réel l'exclusion à l'œuvre dans le champ politique. Les conflits sociaux y sont par exemple traités avec mépris : ils sont corporatistes et prennent en otage les usagers, les revendications des travailleurs sont archaïques et populistes. Les conditions de travail ne sont jamais évoquées : les accidents du travail ne font, par exemple, jamais la une d'un JT contrairement à la petite délinquance. Les militants politiques et syndicaux sont absents des reportages et des débats. Les habitants des quartiers populaires n'apparaissent qu'au moment des émeutes...

Bref, rien n'est fait pour que la majeure partie de la population ait accès aux informations lui permettant de former une opinion conforme à ses intérêts. Au contraire, les médias ne font que véhiculer les idées dominantes qui, on le sait depuis Marx, n'ont jamais été que les idées de la classe dominante. Comment s'étonner alors que de moins en moins de personnes se tiennent informées tandis qu'elles sont de plus en plus à se désintéresser de ceux qui décident à leur place ?

En empêchant toute opinion rationnelle de se former, les médias jouent contre la démocratie dont ils prétendent être les meilleurs défenseurs. Ils exercent une violence qui, pour n'être que symbolique, n'en produit pas moins des effets bien réels : la violence n'est-elle pas l'ensemble des moyens par lesquels nous sommes amenés à accepter ce que d'ordinaire nous refuserions énergiquement ?

Ainsi, accepterions-nous d'aussi bon gré l'exploitation capitaliste si on nous répétait plus souvent que le PIB de la France s'est accru de 23.3% entre 1984 et 1994 alors que les salaires n'ont augmenté en moyenne que de 9.5% sur la même période… tandis que les revenus de la propriété ont augmenté, eux, de 61 % et les profits non distribués de 178,9% ? La bourgeoisie vole impunément parce qu'elle vole légitimement. Elle a le droit de l'Etat pour elle, et sa force publique à disposition en cas de besoin, c'est-à-dire d eplus en plus souvent.

Mais qui s'offusque encore de la multiplication des assassinats par la police, de la justice à deux vitesses en fonction de l'origine ethnique, du fait que la plupart des incarcérations concerne des petits dealers de cannabis, du fait que l'on construit de nouvelles prisons dont 8 réservées aux enfants, du fait que l'on contraint les gens du voyage à la sédentarisation en réprimant extrêmement sévèrement leur installation sauvage alors que la plupart des communes refuse impunément de mettre des terrains à leur disposition comme l'exige pourtant la loi ? La majorité l'accepte passivement parce que l'Etat a le monopole de la violence légitime. Mais qui légitime cette violence mieux que les médias ?

Les médias organisent en effet l'acceptation de l'inacceptable car dans la représentation médiatique, la légitimité est circulaire et les solutions déterminées d'avance par les hommes qui sont autorisés à y poser leurs problèmes : experts, journalistes dominants, hommes politiques… C'est ainsi que l'insécurité en est venu à faire régulièrement la une des journaux télévisés. C'est pourtant loin d'être la priorité des Français quand on leur laisse le soin de formuler les problèmes qui les intéressent : le chômage, la maladie ou la retraite sont alors des thèmes qui arrivent régulièrement en tête de leurs préoccupations. La lutte contre les licenciements, l'amélioration de l'accès aux soins, ou le maintien des retraites font-ils pour autant l'essentiel de l'actualité ? Loin s'en faut…

Ainsi, si la bourgeoisie possède le monopole de l'exploitation légitime, c'est grâce à l'Etat qui détient le monopole de la violence légitime. Mais si l'Etat parvient à légitimer sa violence, c'est pour l'essentiel grâce aux médias qui tendent à détenir le monopole de la légitimation légitime… ce qui revient à un quasi-droit de mentir. Ainsi, rien n'a empêché Patrick Poivre d'Arvor de rester le présentateur vedette du JT bien qu'il ait été pris en flagrant délit de bidonnage d'une interview de Fidel Castro. Les journalistes dominants forment un clergé moderne qui se sanctifie lui-même pour mieux sanctifier les puissances publiques et financières.

Pour le Collectif des Libertaires, le fait que les journalistes pratiquent en général très honnêtement leur métier et croient, en toute bonne conscience, contribuer à la démocratie ne change rien.

Car ils sont pris dans un réseau subtil de contraintes économiques et sociales qui transforme, à leur insu, leur travail en propagande de classe.

C'est parce que le vol capitaliste et la violence d'Etat sont rendus supportables par une incessante propagande médiatique que la critique rationnelle du journalisme est devenu pour nous un combat absolument prioritaire. Ce combat, Serge Halimi le mène depuis plusieurs années avec rigueur et intransigeance dans ses articles pour le Monde Diplomatique, dans ses livres mais aussi dans les colonnes de PLPL, journal fondé par Pierre Carles, et auquel il participe activement avec une quinzaine d'autres journalistes.

 

 

 

 

 

 

 

Compte-rendu fait par Clothilde Merlin, Livio Scotti et Paul-Henri Audin membres d'ATTAC 18

 

 

La liberté de la presse ne suffit pas à définir la liberté, elle peut même être une forme de censure. Pourquoi ?

 

Le pouvoir des propriétaires

 

Parce que l'information est subordonnée aux grands groupes économiques qui, avant les États, sont les maîtres du monde. L'information est soumise aux pressions du marché car soumise au pouvoir des grands groupes économiques qui possèdent les médias.

Aux USA, 4 groupes industriels contrôlent les principaux médias. D'où au final la diffusion du même message. Malgré un multiculturalisme affiché, l'uniformisation des médias engendre une monoculture des contenus.

En Italie, les médias, c'est Berlusconi, l'homme le plus riche du pays.

Au Royaume-Uni, Rupper Murdock possède 40 % des tirages britanniques et va plus loin en affirmant : " voter non à la participation à la monnaie unique est le message que je souhaite voir diffuser par les titres en Grande-Bretagne ".

Même situation en France, Fin 2000, TF1, Canal+, M6 réunis pesaient plus en bourse que l'ensemble du secteur automobile.

A ce jour, la valeur du secteur communication a chuté en bourse. Le Monde souhaite cependant son entrée en bourse. Il faut citer Beuve-Méry, fondateur du Monde " Il ne faut pas que nos moyens de vivre contredisent nos raisons de vivre ". Apparemment, les moyens ne contredisent pas seulement les raisons, ils intimident jusqu'à ceux qui devraient réagir les premiers.

Ni Attac, ni la plupart des organisations d'extrême gauche les plus généreusement accueillies dans les colonnes du Monde n'ont critiqué cette entrée en bourse.

" Un des grands obstacles à la constitution des forces de résistance est le fait que les dominants contrôlent les médias comme jamais dans l'histoire " Bourdieu.

De nos jours, tous les grands journaux français sont contrôlés. Même ceux qui semblent être autonomes comme Le Monde, puisque la société d'actionnaires est dominée par les grandes puissances d'argent.

Pour exemple le grand silence auquel nous assistons lors des rachats, ou de l'entrée de gros capitaux dans les médias, alors qu'il y a 15 ans, l'acquisition d'un petit quotidien régional par le groupe Hersant provoquait une levée de boucliers pour le défendre.

Silence encore sur l'entrée du groupe Dassault dans le groupe Hersant.

Silence toujours quand Dassault a acquis plus tard les publications magasines de Vivendi ... Désormais, deux entreprises qui vivent de contrats militaires (Lagardère et Dassault) se partagent l'essentiel de la presse régionale et magazine. Silence absolu.

Nous constatons aussi des différences de traitement de l'information : concernant la disparition de Lagardère, c'est un concert d'éloges " Le Monde a perdu un ami " Colombani. Mais à la mort de Krazuky, pas grand chose.

Pour terminer, Le Monde a les mêmes ambitions de concentrer un pouvoir d'influence par amplification de certaines informations ou productions intellectuelles.

Exemple: la sortie de l'ouvrage Plenel / Colombani est traitée avantageusement dans les colonnes du Monde, idem pour l'essai sur " Les nouveau réactionnaires " de Minc, mais silence total lors de la sortie du livre de Bourdieu " Interventions politiques 1962 - 2002 ".

En août 1996, Lagardère s'exprimait ainsi devant des cadres supérieurs de Thomson CSF " Un groupe de presse, vous verrez, c'est capital pour décrocher des commandes " c'est-à-dire pour obtenir des commandes publiques en tirant argument du poids idéologique que l'on contrôle pour soutirer de l'Etat un certain nombre d'avantages. Un livre de Olivier Toscer " Argent public, fortunes privées " relate tous les avantages que les grands groupes en ont soutirés.

 

La pensée de marché

 

Subordonnée à ses propriétaires, l'information l'est également à une vulgate économique néo-libérale extrêmement puissante, car elle englobe tous les domaines de la vie sociale, économique et politique. La pluralité des titres ne débouche plus alors sur un pluralisme des commentaires, mais sur l'apparence d'un débat, la production d'un simulacre démocratique, par répétition d'un même message. Exemple du référendum de Maastricht où tous les médias ont appelé à voter oui.

Le vrai contrôle est celui qui s'exerce sans besoin de se dire du seul fait de l'éducation, de la formation des journalistes ou autres professionnels de l'information (expliqué par F. Ruffin dans " Les petits soldats du journalisme ") mais aussi de la compréhension des journalistes de ce que leur consentement aux normes dominantes peut leur rapporter en capital social et financier. En haut de la profession, on gagne beaucoup d'argent, ce qui donne une vision du monde social assez particulière.

Le discours des journalistes dominants qui véhiculent ce système de valeurs est déjà intégré. Il n'a pas besoin d'être imposé de l'extérieur, il est déjà dans leur tête. D'autant plus qu'ils proviennent d'un même milieu social.

Les positions dictées par la pensée de marché ne sont jamais montrées comme des positions idéologiques mais comme factuelles : c'est le monde tel qu'il est !

Les politiques sont soumis aux mêmes règles de la pensée de marché qui impose une seule solution économique (le libre échange, la monnaie forte, les privatisations…). Le débat démocratique n'a alors plus beaucoup de sens.

Un autre discours récurrent consiste à opposer la modernité contre les archaïsmes. La modernité, c'est le libre-échange, la déréglementation, la privatisation, la monnaie forte, l'Europe … du libre échange, de la privatisation, de la monnaie forte.

Les archaïsmes sont :

* l'Etat-providence. Le seul fait de reprendre cette expression montre qu'une bataille idéologique a été gagnée, puisque nous l'avons nous-mêmes intégrée : l'Etat social est avant tout le résultat de luttes sociales et non de la providence. Au passage, on peut rappeler que ce que la providence a donné un jour, elle peut le reprendre tout aussi facilement un autre jour.

* l'Etat tout court, sauf lorsqu'il s'occupe de ses fonctions régaliennes (armée, police, prison). L'Etat social est très mal vu.

* les syndicats, qui défendent des avantages catégoriels. Soit dit en passant, les intérêts de la bourse ne seraient pas catégoriels...

* les services publics, associés à un monopole, alors que le secteur privé, lui, n'est jamais présenté comme monopolistique.

* le peuple, qui est trop tenté par le populisme.

 

En corollaire, un autre thème très fréquent : le retard français, alors qu'il s'agit souvent d'une avancée, d'un progrès social dont on voudrait nous dessaisir. Lorsque la France n'a pas encore adopté les formes du modèle américain, on proclame la France en retard.

 

L'information marchandise

 

Enfin, l'information est soumise aux pressions du marché par l'audience. Le journaliste devient tributaire de l'audience pour définir la priorité des informations : faits divers maquillés en faits de société, surabondance d'événements sportifs, attention portée au People.

Les lois de l'audience débouchent sur un lobby international où le traitement de l'information internationale ressemble à un conte moral avec une vision manichéenne. Le " village global " ne s'intéresse qu'à son quartier, sauf s'il y a des pleurs en direct. La part de l'international est sacrifiée aux faits divers, traités sur un mode sensationnaliste. L'international n'est pas traité avec sérénité, mais juste pour faire basculer les opinions . Une couverture de NewsWeek sur l'international fait chuter ses ventes de 28%.

Le système d'audimat en temps réel conditionne les programmes, car encadrés par les annonceurs qui veulent un maximum d'audience. D'où l'intérêt des crimes dans ce contexte : coût minimum, audience, format idéal de sujet court (1 minute 30). Ce qui explique qu'ils représentent ¼ des reportages télé aux USA. Mais ce sont des textes ou des images sans contexte, sans explication.

Aux USA, la délinquance et la criminalité diminuent depuis 15 ans, alors que le traitement en augmentation de ce sujet crée une panique sécuritaire, qui légitime la construction de prisons.

L'humanitaire a droit au même traitement. L'information devient un simple divertissement.

Le système produit des censures invisibles, y compris pour celui qui les exerce. Obsession de l'image, absence de recul.

"L'Uniformité de l'information superposée à l'omniprésence de l'économie de marché et l'omnipotence des patrons de l'économie confirme une hiérarchie du monde qui soutient le consensus, l'ordre, le pouvoir à coups de faits divers qui font diversion " Bourdieu.

Le travail du journaliste est de parler des nouvelles importantes, même si elles sont ennuyeuses. Bien informer, ce n'est ni vendre ni distraire.

" Si la liberté signifie encore quelque chose, c'est le droit de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre " Georges Orwell.