Jeudi 6 Mai 2004

 

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Compte-rendu fait par Eve-Marie Maniez membre d'ATTAC 18

 

La Marchandisation de l’école

 

On peut définir la marchandisation comme la transformation d’une activité publique en activité privée.
Pour ce qui concerne l’école, nous sommes en train de passer de l’ère de la massification à l’ère de la marchandisation.

L’ère de la massification : les " trente glorieuses "

Pendant une trentaine d’année (1950-1970), on a assisté à une forte croissance économique, à un développement de l’emploi salarié (notamment en ce qui concerne la main d’œuvre féminine et immigrée), à une élévation des niveaux de qualification requis sur le marché du travail, à un espoir d’élévation dans l’échelle sociale, à une situation budgétaire favorable pour nombre d’états des pays développés (en Belgique, 7% du PIB est consacré à l’école dans les années 70 et la scolarité des 16-17 ans est passée de 40% en 1950 à 80% dans les années 70 : chiffres à peu près équivalents pour la France).

Massification de l’enseignement, donc : mais les inégalités demeurent et elles vont même se renforcer à la fin de cette période (en 1951, 18% d’étudiants issus des classes populaires entrent à l’ENA ; en 1989, ils ne sont plus que 6%)

L’ère de la marchandisation

La crise économique des années 70 va avoir des répercussions à la fin des années 80 et le discours sur l’école va alors évoluer.

Au niveau économique, on entre dans une période d’exacerbation de la concurrence. Le taux de faillite et le taux de chômage seront supérieurs à ce qui est considéré comme la grande crise économique de l’histoire, la crise des années 30. Vont s’en suivre destructurations, délocalisations…

Pour l’école, va s’affirmer la volonté d’instrumentalisation à la seule fin de soutenir la compétitivité des entreprises.

La " Table ronde européenne des industriels " est un lobby patronnal : il a institué un groupe de réflexion stratégique pour favoriser la compétitivité des entreprises européennes. Un groupe de réflexion s’est également penché sur les politiques d’enseignement. Ce groupe a émis un rapport en 1989 : " Rénovation des systèmes d’enseignement et de leurs programmes ". On y trouve des choses édifiantes telles que " les enseignants ne comprennent pas la notion de profit " !

On retrouvera des analyses analogues dans des travaux de la Commission européenne. Il s’agit dorénavant de soutenir la compétitivité économique des entreprises et l’école doit être mise à contribution.

La réduction des moyens de l’Etat

Il est demandé aux Etats européens de réduire les charges fiscales afin de ne pas " pénaliser " le développement des entreprises.

Pour l’Ecole, les moyens vont diminuer : de 6% du PIB on est passé à 5,1% en Europe

de 7% ……………………à 4,8% en Belgique

stagnation pour la France

Les divers ministres de l’Education nationale (voir la politique du socialiste Claude Allegre) veulent faire croire que l’enseignement n’est pas un problème de moyens. Or il a été prouvé que les inégalités scolaires en Belgique, Allemagne, Grande-Bretagne sont plus importantes que dans les pays nordiques (Finlande, Suède, Norvège) –la France restant dans une position intermédiaire - : tout simplement parce que le budget de l’Etat en matière éducative est plus important dans ces pays, que les effectifs par classe sont moins importants (à l’école primaire : 23 à 26 élèves par classes en Belgique, 27 en France, 14 dans les pays scandinaves). La taille des classes n’est pas déterminante lorsqu’on passe de 27 élèves à 24, mais elle le devient à partir de 15 élèves : cela a été prouvé par une étude américaine " Star " qui s’est déroulée en 1990.

Mais la question qui se trouve maintenant au cœur des politiques de l’éducation est : comment faire mieux avec moins de moyens ? : l’adéquation n’est plus quantitative, mais qualitative.

Le maître-mot est flexibilité. En effet l’environnement économique et industriel est instable (on ne peut définir actuellement quels seront les marchés porteurs, les besoins, les qualifications nécessaires pour les 10 années à venir). Les compétences disciplinaires ne doivent donc pas être trop précises. Il faut apprendre à s’adapter aux changements (Edith Cresson a pu ainsi parler de " savoirs périssables ").

Il faut donc développer, non plus des savoirs et des références à une culture commune, mais des compétences (pluridisciplinaires, transversales,etc…)

Les compétences : c’est un concept utilisé dans les pédagogies progressistes qui a été récupéré. On a mis l’accent, dans ces pédagogies actives sur le " apprendre à apprendre ", " l’apprentissage tout au long de la vie " qui, en soi, ne sont pas de mauvaises choses. Mais pour les employeurs qui se sont emparé de ces concepts, il s’agit de la " clé du dynamisme et de la flexibilité ". Il s’agit, pour les travailleurs, au travers de la formation continue, de rester " productif et employable " (termes repris par l’OCDE).

Le système d’enseignement doit donc, lui aussi, être flexible. Les établissements doivent devenir autonomes, décentralisés et entrer en concurrence. " Les systèmes décentralisés sont les plus flexibles " (Table ronde européenne des industriels). Il faut " reconfigurer les programmes scolaires existants, sans être freiner par les instances bureaucratiques " (Banque mondiale). (il faut bien sûr entendre par " instances bureaucratiques ", les ministères, les états…)

L’accroissement des inégalités

Cet enseignement dérégulé va accroître les inégalités (selon les régions, les communes, les quartiers).

Non seulement les inégalités vont se creuser, mais la massification elle-même n’est plus justifiée. En effet, l’évolution actuelle du monde du travail va vers une dualité : d’un côté une grande masse de postes précaires ne demandant pas une haute qualification et de l’autre un nombre restreint de postes très spécialisés requérant une haute formation.

Aux Etats-Unis, par exemple, on prévoit que sur 30 emplois en 2012 on aura besoin de

. 1 poste de technicien qualifié

. 8 postes de très haut niveau de qualification (Bac+5 : ingénieurs, management…)

. 21 postes (soit 69% de travailleurs) faisant appel à une formation de " courte ou moyenne durée sur le tas " (courts durée pouvant se traduire par 48h de formation) : aide-soignant, personnel d’entretien, conducteurs, gardien, assistant d’enseignement…

Pour les grandes entreprises, il faut une formation générale à deux vitesses, mais il ne faut pas de préprofessionalisation trop précoce, car cela ne permettrait pas une vraie flexibilité (cette préprofessionalisation est plutôt demandée par les PME qui ont des besoins plus précis, comme dans la construction par exemple)

Il faut donc un enseignement de qualité pour 20% de la population et une école au rabais suffit pour les autres. Comment maintiendrait-on la division sociale du travail, si on augmentait réellement le niveau scolaire pour tous ?

Comment faire accepter de telles inégalités par la population ? Selon Christian Morisson et l’OCDE, il ne faut pas réduire la quantité d’enseignement, mais la qualité : il y aura une baisse graduelle de la qualité et les familles ne régiront pas… (et c’est ce qui est en train de se passer).

L’école comme placement financier

L’économie capitaliste cherche toujours de nouveaux secteurs où investir des capitaux. L’enseignement représente au niveau mondial un marché de 2 000 milliards d’euros (2 fois le marché mondial de l’automobile) et les placements dans ce secteur sont durablement rentables.

La conquête de l’école par le marché prend plusieurs formes :

 

 

Dans l’enseignement supérieur, 15 à 20% des établissements publics vont disparaître. Une bataille concurrentielle s’engage au niveau mondial, notamment par la vente de formations et de diplômes sur Internet (en Australie, 10% des cours sont assurés à distance sur Internet). Les investissements sur l’enseignement sont passés de 400 millions de dollars (dont 100 pour l’enseignement à distance) à 3,5 milliards de dollars (dont 2 milliards pour l’enseignement à distance). Internet devient le vecteur qui permet d’entrer dans le marché de l’enseignement.

Dans le Tiers-Monde, l’Université franchisée

C’est une université privée installée dans un pays du Tiers Monde, qui a la caution d’une université " sérieuse " (Europe, Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande). Il y a 36% d’universités de ce type dans le sud-est asiatique. Il s’agit là de s’implanter à l’échelle mondiale et de suivre les directives de l’OMC (libéraliser le marché mondial de l’enseignement)

Par l’intermédiaire des prêts, la Banque mondiale peut faire des pressions sur les pays du Tiers Monde. Elle les force à se désinvestir de l’enseignement supérieur (qui de toute façon ne pourront rivaliser avec les universités franchisées), pour investir uniquement dans l’enseignement primaire et un peu dans l’enseignement secondaire. Ces pays sont censés d’abord faire face au problème de l’alphabétisation et ne pas prendre en charge d’autres formes d’enseignement. Les moyens investis dans l’enseignement sont 4 fois inférieurs à la charge de la dette réclamée par la Banque mondiale.

Le rôle de l’OMC

Une commission s’est penchée sur les causes du frein au développement du marché du système éducatif à l’échelon mondial. Ce sont : les diplômes nationaux et tout ce qui freine la mobilité des étudiants.

Au niveau européen, on met en place le processus de Bologne avec un système uniformisé LMD (Licence, Master, Doctorat) qui répond à cette demande.

Pascal Lamy, commissaire européen, semble, pour l’instant, refuser ce processus : mais il s’agit d’une position tactique temporaire. L’AGCS (Accord généralisé sur le commerce des services) se mettra en place quand le système européen d’éducation sera suffisamment prêt pour affronter la concurrence des Etats-Unis. Vers 2010-2012, la position de l’Europe sur l’AGCS pourrait bien changer…

Les services privés parallèles à l’enseignement public se développent : multiplication des cours d’aide individualisée, cours particulier en ligne (le " home schooling " concerne 1,7 millions d’enfants américains qui ne vont plus à l’école). La déglingue de l’enseignement public, privée de moyens, va entraîner une multiplication des offres privées d’encadrement, d’aides juridiques, d’aide de préparation aux tests, d’encadrement psychologique,….

En conclusion

Tous les déterminants objectifs énoncés poussent le développement de l’enseignement dans la direction d’une marchandisation. Mais il y a des résistances fortes dans les pays : Porto Allegre et les forums sur l’éducation, les grèves du printemps 2003 en France, les luttes dans d’autres pays européens. Si on utilise l’outil internet et que l’on tape " privatisation de l’enseignement " ou " marchandisation de l’école " on tombe sur une multitude de sites qui appellent à la mobilisation et à la résistance.

Il faut se battre sur plusieurs fronts :

 

C’est parce qu’il y a contradiction dans le système capitaliste qu’il y a moyen d’agir. L’industrie capitaliste forge son propre fossoyeur. Le capitalisme ne peut éduquer sans donner aussi les armes qui se retourneront contre lui.

Bibliographie de Nico Hirtt :

et nous conseillons vivement la visite du site www.ecoledemocratique.org

Petite parenthèse. Vous pouvez également consulter le site qui donne le compte-rendu du débat national français sur l’avenir de l’école www.debatnational.fr et notamment le chapitre 7.3 " les contributions des organisations et associations socio-économiques et politiques : on y retrouve les thèmes développés par Nico Hirtt, par exemple : " La prologation de la scolarité obligatoire, parfois demandée, n’est généralement pas jugée utile ", " la plupart des synthèses recommandent le renforcement des partenariats extérieurs ", " le rôle des entreprises qui revendiquent leur appartenance à la communauté éducative est largement souligné tant pour les stages que pour les interventions de formation ou d’information dans les établissements, certains allant jusqu’à proposer un véritable statut de professeurs associés pour ces professionnels extérieurs ", " diversifier les formations proposées pour valoriser les compétences autres que théoriques ", " plus large autonomie des établissements ", " approfondissement de la décentralisation ", etc…