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L'Académie de Médecine, d'une part, et celle des Sciences, d'autre part, viennent de produire deux rapports " d'experts " au sujet des OGM. Rapports qui tombent à pic puisqu'ils arrivent au moment où est mis en discussion au niveau européen la poursuite ou non du moratoire sur la commercialisation des OGM. Nos deux Académies militent le plus tranquillement du monde pour la généralisation des OGM et reprennent à leur compte, sans plus de démonstration, la propagande et les revendications des grandes firmes productrices de semences. Il vaut la peine de citer de larges extraits de ces rapports pour mieux en faire la critique.

Voici, tout d'abord, les conclusions de l'Académie de Médecine. Elles tiennent en cinq points :

1 - Il n'existe aucun risque particulier lié au mode d'obtention des OGM. L'ADN de leur génome est semblable à celui des autres génomes. Il est comme eux dégradé dans l'intestin lors de la digestion. En schématisant, on pourrait dire qu'en mangeant des carottes ou des laitues, on ne court pas le risque d'introduire dans son génome des gènes de carottes ou de laitues et que ce n'est pas parce que l'on aurait introduit un gène de laitue dans le génome d'une carotte que l'on ferait apparaître ce risque.

2 - Les risques éventuels des OGM pour la santé sont contrôlables. Le danger potentiel des OGM ne peut être dû qu'aux protéines dont la synthèse est codée par le gène introduit. C'est donc au cas par cas et selon des protocoles précis et bien définis au niveau national et européen qu'il faut vérifier l'absence de toxicité ou de réactions allergiques, comme ceci doit être, d'ailleurs, effectué pour tous les nouveaux aliments. Il faut remarquer, à cet égard, que plusieurs centaines de millions d'habitants de notre planète (en Amérique du Nord et du Sud, en Inde et en Chine) consomment quotidiennement depuis plusieurs années des aliments à base d'OGM et qu'aucun effet nocif sur la santé n'a été rapporté. De même, depuis quinze ans, de nombreux médicaments provenant d'OGM sont largement utilisés et aucun effet nocif particulier n'a été observé. Bien au contraire, les hormones ainsi obtenues ont des avantages sur le plan de la sécurité en raison de l'absence de contaminations d'origine animale.

3 - Les avantages escomptés l'emportent sur les risques éventuels. Les OGM ouvrent, en effet, pour l'alimentation, des perspectives très favorables : limitation de l'usage des pesticides et des insecticides, amélioration de la qualité des aliments permettant de lutter contre certaines carences (fer, certaines vitamines), contre les déficits protéiniques, ou les déséquilibres alimentaires (excès de corps gras saturés, entraînant un accroissement des risques d'affections cardiovasculaires). Nous ne ferons que mentionner le potentiel d'augmentation des rendements grâce à une meilleure adaptation des semences à la qualité des sols (salinité, sécheresse).

4 - Les perspectives thérapeutiques sont également très prometteuses. Possibilité de produire avec une sécurité accrue et en l'absence de tout risque de contamination par des virus animaux, de très nombreuses molécules (hormones telle l'insuline, cytokines tels les interférons, anticorps, vaccins etc.) qu'il est difficile ou impossible d'obtenir par d'autres méthodes. Des malades actuellement incurables devraient bénéficier de ces nouvelles méthodes de production.

5 - Les contraintes réglementaires qui, actuellement, limitent la recherche sur les OGM et leurs utilisations, mériteraient d'être reconsidérées. Elles mettent la France et l'Union européenne dans une position d'infériorité par rapport à d'autres pays industrialisés et elles risqueraient d'avoir des effets dommageables sur la recherche biologique et agronomique, sans avoir le moindre avantage connu pour la santé.

Quelques jours plus tard, l'Académie des Sciences annone le même discours.

Dans le contexte actuel de la controverse sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), la défense effective par les pouvoirs publics de la recherche fondamentale est nécessaire. Maintenir un financement de la recherche qui garantisse l'indépendance des chercheurs des organismes publics face aux impératifs économiques est indispensable pour préserver la crédibilité de l'évaluation des risques. Par ailleurs, la controverse sur les OGM doit contraindre le chercheur à se placer à l'interface science-société où la communication sera déterminante.

Jusque là, on est d'accord (sauf qu'on peut se demander ce que le terme " communication " peut bien cacher). C'est après que ça se gâte : suivent une série d'arguments qui reprennent assez fidèlement ceux de l'Académie de Médecine (ce qui va nous éviter de les reproduire), et aboutissent à cette apothéose :

Il n'y a aucune raison objective de prolonger un moratoire sur les autorisations de commercialisation d'OGM. Si la situation perdure, le risque éminent est d'éradiquer les OGM du sol européen et de bannir ainsi tous les échanges commerciaux de semences et de matières agricoles avec les pays où sont cultivés des OGM.

Approximations en tous genres, simples contrevérités, voici ce que contiennent ces deux rapports. Voyons cela en détail (une bonne partie des arguments et des chiffres cités ici ont été pris à G.-E. Seralini, chercheur indépendant du CRII-GEN - voir www.crii-gen.org pour plus de détails - que l'on a pu voir au cours d'un débat public organisé à Bourges par la Confédération Paysanne) :

1. Le rappel par l'Académie de Médecine de l'innocuité de l'ADN modifié est une banalité. Certes, ce n'est pas l'ADN qui peut poser un problème de santé publique, mais bien les protéines qu'il va coder. Quand l'ADN est modifié pour que la plante produise un insecticide, c'est bien évidemment celui-ci qui peut être problématique. Le maïs transgénique synthétise une molécule, présente dans toute la plante - grain y compris - qui tue la chenille de la pyrale. Cela a-t-il des conséquences sur la santé humaine ? C'est à bon droit que l'Académie de Médecine peut affirmer qu' " aucun effet nocif sur la santé n'a été rapporté " suite à la consommation quotidienne d'OGM. Elle peut l'affirmer pour une raison simple : les effets n'ont jamais été sérieusement testés, que ce soit par expérimentation animale ou par étude épidémiologique ! La question reste donc ouverte : dangereux ou pas ? En matière de déontologie et de méthodologie, on a fait mieux . La moindre des choses, avant de lever tout moratoire, serait d'avoir des résultats expérimentaux dignes de ce nom.

2. Les OGM ne constituent pas une réponse à la faim dans le monde. En 2002, les OGM cultivés étaient pour 62% du soja, 21% du maïs, 12% du coton et 5% du colza. Les autres espèces représentent quelques infimes poussières de décimales. Pourquoi ces plantes ? Parce qu'elles sont cultivées dans les pays riches, parce qu'elles servent à l'alimentation du bétail dans les pays riches, mais surtout parce qu'elles rentrent dans des proportions considérables, le soja pour sa lécithine, le maïs pour son amidon, dans la composition de nombreux produits de transformation agro-alimentaire des pays riches. Achetez n'importe quelle boîte de conserve : vous y trouverez soit du soja soit du maïs, soit les deux. Les volumes concernés, et donc les bénéfices envisagés, sont énormes. Ceci explique cela. Sur un autre plan, les rendements observés aux Etats-Unis n'ont pas sensiblement variés suite à l'introduction de la culture d'OGM (Pour plus de détails, voir www.soilassociation.org). Ce qui a augmenté, par contre, c'est le prix des semences (de 25 à 40% de hausse). Planter du transgénique n'est donc valable pour l'agriculteur que s'il a déjà une exploitation intensive (comme aux Etats-Unis) et qu'il souhaite intensifier davantage : avec des OGM résistants aux herbicides, par exemple, il s'évite de changer autant de fois de produits qu'il a de type de culture et fait des économies d'échelle. Quant au riz producteur de vitamines A, cela reste un gadget, une arme de propagande utilisée pour dissimuler les véritables enjeux : il faut connaître d'assez loin les problèmes de malnutrition pour penser qu'ils se résument à un problème de vitamines.

3. Près de 75% des OGM agricoles ont été fabriqués pour résister aux herbicides, 17% pour produire un insecticide, 8% pour combiner ces deux effets, moins de 1% enfin pour améliorer la résistance de la plante à des maladies. On recherche désespérément dans ces chiffres les organismes créés à des fins médicales… On voudrait s'enthousiasmer avec l'Académie de Médecine des perspectives thérapeutiques offertes par les OGM. Encore faudrait-il pour cela que des applications dans ces domaines voient le jour. Si tel n'est pas le cas, c'est que le profit n'est pas au rendez-vous. Voilà déjà longtemps que des bactéries ont été génétiquement modifiées pour produire des médicaments sans que cela fasse débat. Mais les OGM agricoles censés nourrir et soigner ? Ils n'existent tout bonnement pas. Il faut bien allécher le client…

4. Quand l'Académie de Médecine met en avant les intérêts écologiques de la culture d'OGM, de qui se moque-t-elle ? 75% des OGM produits sont des résistants aux herbicides : cela signifie concrètement que pour vous débarrasser de vos mauvaises herbes, vous pouvez augmenter les doses d'herbicides pulvérisés (+30% sur les maïs) sans mettre en péril votre culture. C'est fait pour ça. Comble de bonheur, quand Monsanto vous vend ses semences résistantes aux herbicides, il vous vend aussi l'herbicide qui va avec (le Round-up) : il prend les bénéfices par les deux bouts. Les choses sont quand même bien faites. De la même façon, l'utilisation d'insecticides a peu diminuée, bien d'autres parasites que celui contre lequel l'OGM a été conçu (la pyrale, par exemple) devant toujours être combattus par les moyens de la chimie.

5. Les adversaires des OGM - il faut le rappeler - ne le sont pas au nom d'un soit disant passéisme, mais bien parce que les OGM font peser sur nous, outre les risques écologiques, de lourdes menaces sociales, économiques et agricoles. Les enjeux du débat sont là et pas ailleurs : la possibilité qui est donnée à quelques grands groupes de breveter le vivant, et donc de faire rentrer dans le domaine de la propriété des organismes naturels qui jusque là y échappaient. Depuis que l'humanité existe, le paysan réutilise d'une année sur l'autre ses semences. Demain, il sèmera des produits commerciaux et paiera des " droits d'auteurs " pour ça. Le changement n'est pas mince. Et les marchés seront d'autant plus juteux que, jusqu'à preuve du contraire, nous n'avons pas le choix : nous pouvons nous passer de téléphone portable, mais pas de manger. Breveter des plantes, et donc toucher des royalties à chaque échange commercial, représente des bénéfices potentiels inimaginables. Ce seul élément justifie amplement qu'on passe au crible de la critique les discours des Monsanto, Avantis et Cie.

6. Quant aux plaidoyers de l'Académie de Médecine et de celle des Sciences pour la révision des contraintes réglementaires européennes sur les OGM, elles sont d'une touchante candeur tant elles reprennent à la lettre les exigences des firmes multinationales. On est bien loin des compétences de l'Académie des Sciences lorsque celle-ci réclame la fin du moratoire sur les autorisations de commercialisation. Voilà l'Académie transformée en filiale du MEDEF ! Ces prises de position sont inquiétantes parce que symptomatiques du peu d'autonomie qui reste au champ scientifique face aux pouvoirs économiques. On peut effectivement se demander quels intérêts réels sont en l'occurrence défendus. Il est aisé de se gausser du manque de compétences scientifiques des membres du show-biz ou des militant(e)s de la Confédération Paysanne participant à la lutte anti-OGM (comme si l'intervention en politique devait être la chasse gardée des " génies couronnés de vertu " !), il faudrait aussi s'étonner du trop de compétences, du trop d'implications, des dix rédacteurs du rapport de l'Académie des Sciences : sept d'entre eux ont des liens avérés avec les producteurs d'OGM. Roland Douce, le responsable du rapport, dirige un labo financé en partie par Avantis. Un autre rédacteur est un ancien directeur de Limagrain, le premier semencier européen, et le secrétaire général de l'Association Internationale des Semenciers. Un troisième est toujours directeur scientifique chez Limagrain. Que penser d'une Académie qui se sert d'experts à la fois juges et parties pour lancer des arguments d'autorité dans ce qui demeure un débat politique ? La dérive est tellement patente que quatre députés de l'opposition ont demandé l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire.

De manière générale, on assimile la lutte anti-OGM à une réaction d'hostilité au progrès scientifique. C'est un cliché qui se révèle bien heureusement souvent faux mais qui explique sans doute pour une large part les prises de position d'un certain nombre de scientifiques. Or, tout au contraire, il serait important de faire la critique de l'utilisation des OGM du point de vue de la science. L'application à grande échelle des découvertes scientifiques en matière de transgenèse aurait dû faire l'objet d'une évaluation des résultats et des risques. Cette évaluation n'a pas eu lieu. A sa place : obstructions à la recherche, dissimulation des résultats, manipulation de l'opinion, lobbying, instrumentalisation des Académies. Tout cela de la part de grandes firmes multinationales dont l'intérêt est de vendre brevets et semences. Les bases les plus élémentaires de la démarche scientifique, dans tout cela, ont été outrageusement piétinées.

On sait à quel point c'est le porte-monnaie qui peut motiver les gourous et les escrocs du paranormal. Mais en matière de porte-monnaie, de manipulation des faits et d'obscurantisme programmé, on passe à une autre échelle lorsqu'il s'agit des discours pseudo-scientifiques et des utilisations mercantiles que l'on peut faire de ces magnifiques réalisations scientifiques que sont les OGM.