Conférence du 23 novembre 2001

 

 

Les usages politiques et militaires de l'humanitaire dans la guerre contre le terrorisme,

par Fabrice Weissman (Médecins Sans Frontières).

 

 

Introduction

Depuis les attentats du 11 septembre et le déclenchement de la guerre au terrorisme par le gouvernement américain, les enjeux humanitaires occupent une place importante dans la rhétorique et les pratiques des gouvernements occidentaux : largage de vivres par les bombardiers américains au moment des frappes, appels à la mise en place d'une coalition militaro-humanitaire, déploiement des forces britanniques et françaises pour " sécuriser " l'assistance humanitaire, etc.

Est-ce le signe d'une nouvelle approche des conflits par les forces occidentales, qui feraient désormais montre d'un plus grand respect pour la préservation des civils dans les guerres, la manifestation en acte d'un nouvel interventionnisme post-guerre froide dicté par la recherche d'un nouvel ordre mondial dont l'horizon serait le bien de l'humanité incarné par la démocratie de marché ? Ou un nouvel épisode dans l'histoire de la manipulation de l'humanitaire par les forces politiques et militaires ?

Rappelons pour commencer qu'avant même le début des frappes, la situation alimentaire et sanitaire des populations afghanes était pour le moins précaire :

- sur une population de quelques 27 millions d'habitants, 7 étaient considérés comme menacés de famine du fait des effets combinés de la guerre et de la sécheresse ; qui plus, une partie d'entre eux habitent des régions inaccessibles durant l'hiver.

- Un système de santé tenu à bout de bras par les ONGs

- un régime politique aspirant au totalitarisme avec lequel il fallait batailler tous les jours pour préserver un accès aux victimes.

Les attentats du 11 septembre précédés de quelques jours par l'assassinat du chef de l'Alliance du Nord, Massoud, n'ont pas facilité la situation, d'autant plus que les USA ont très vite désigné Ben Laden comme responsable et lancé un ultimatum aux Talibans les enjoignant d'extrader le terroriste au risque de connaître le sort qu'ils lui réservent. Face à cette pression montante :

- les humanitaires ont dû quitter l'Afghanistan en raison de la détérioration de la situation de sécurité ;

- ceci étant, les activités, ont continué à bas régime grâce au staff local et à des réapprovisionnement épisodiques, sans commune mesure cependant avec ce qui aurait été nécessaire.

Puis vinrent les frappes américaines qui provoquèrent un ralentissement supplémentaire de la perfusion alimentaire. C'est alors qu'on voit se mettre en place un discours et des pratiques cherchant à accréditer la thèse qu'en dépit des bombardements, l'armée américaine allait tout mettre en œuvre pour sauver du désastre les populations afghanes, enjoignant à ce titre les ONGs à se ranger à leurs côtés. La distinction entre humanitaire et militaire est ainsi remise en cause.

Le discours sur les largages de vivres

En premier lieu, dès les premières frappes, le gouvernement américain annonce qu'il se lance dans une vaste opération de secours aérien destinée à sauver les Afghans de la famine.

· De quoi s'agit-il ? du largage à haute altitude de " rations humanitaires quotidiennes " à base de confiture de fraise, de beurre de cacahouète, et de plats préparés végétariens, capables de satisfaire les besoins alimentaires d'une personne pendant un jour. Ces largages sont accompagnés de distribution de tracts promettant une récompense à quiconque permettrait de capture Ben Laden et demandant aux Afghans de rester chez eux : " stay where you are, we will feed you. "

· Est-ce une opération de secours ? Bien entendu non,

- en un mois de largage, les USA ont acheminé de quoi nourrir un peu plus de 1 million de personnes… pendant un jour ;

- a supposer que la nourriture soit arrivée dans les mains des destinataires. Ce qui suppose :

o que les Afghans aient lu la notice explicative parachutée ultérieurement sous forme de tracts et expliquant comment distinguer bombes à fragmentation et ration alimentaire (de taille et de couleur similaires) ;

o qu'ils n'aient pas été dissuadés de manger les rations par les Talibans, affirmant qu'elles sont empoisonnées ;

o et bien entendu que ce soient les plus démunis, les personnes menacées de famine, qui en ait bénéficié. Or on sait bien que si les distributions ne sont pas étroitement contrôlées, ce sont les plus forts qui en profitent.

- Soulignons que dans le même temps, les tonnages acheminés par route chutent et que les entrepôts du Comité International de la Croix Rouge à Kaboul, clairement identifiés par des croix de 6 m de diamètre, ont été ciblés à deux reprises à la veille de distribution :

· Alors de quoi s'agit-il ? D'une très classique opération de propagande militaire visant :

- à convaincre le peuple afghan que la guerre n'est pas dirigée contre eux : " montrer la bonté de l'Amérique " est une dimension essentielle de " notre effort de guerre " ; " répandre du pain et du lait " est le meilleur moyen de " faire changer de camps " la population afghane et à défaut de les " acheter ", de " louer les leaders talibans de bas et moyen étage " expliquait récemment un conseiller de la Maison Blanche.

- à gagner le cœur des opinions arabes, musulmanes et accessoirement occidentales.

· Avec quels dangers pour des opérations de secours réels ? Le risque d'assimiler l'humanitaire à une opération militaire. Or l'accès aux victimes dépend de la capacité des ONGs à convaincre les interlocuteurs (chefs de guerre, gouvernement) que leur seule raison d'agir est de soulager une population éprouvée.

Le discours sur la coalition militaro-humanitaire

· Dans le même temps, Blair et Colin Powell appellent les ONGs à rejoindre les rangs d'une coalition militaro-humanitaire. L'argumentaire est simple :

- le terrorisme est la négation du principe d'humanité sur lequel repose l'humanitaire ;

- nous luttons contre le terrorisme et pour le bien de l'humanité. (Non content d'invoquer la légitime défense, les chancelleries occidentales cherchent à donner une dimension universelle, civilisationnelle, à la guerre).

o Discours de Bush sur le Mal absolu :

o Discours de Mme Bush sur les droits des femmes ;

- Par conséquent, les humanitaires doivent se joindre à la coalition puisque tous sont censés poursuivre les mêmes buts. Colin Powell est encore plus explicite lors d'une allocution destinée aux ONG :

o " L'essence même du monde du 21ème siècle (…) rend la coopération entre gouvernement et ONG non seulement hautement désirable, mais absolument essentielle et nécessaire (…). Car nous sommes tous engagés vers un seul et même but : aider l'humanité. "

o " [… ] j'ai clairement fait savoir à mon personnel ici [au Département d'Etat] et à tous nos ambassadeurs dans le monde que nous devons avoir les meilleures relations avec les ONG, qui sont un tel multiplicateur de forces pour nous, une part tellement importante de notre équipe de combat. "

· Bien entendu, de tels propos fait bondir MSF.

o Mais il faut savoir qu'une partie de l'humanitaire se reconnaît dans ce genre de propos : l'association CARE au Kosovo en donne un bon exemple. C'est une conception qui renvoie au " fardeau de l'homme blanc " et à l'appareil de justification idéologique de l'impérialisme au nom de la morale. Un certain nombre de personnalités la partage en France ;

o MSF défend une autre conception de l'humanitaire :

§ Pour MSF, l'humanitaire suppose la distinction entre deux registres d'action particulier : Politique, usage discriminant de la violence, registre de la responsabilité de ceux qui tranchent et arbitrent ; Humanitaire : qui se donne pour vocation d'aider les victimes de toute violence ;

§ Ce qui fonde l'humanitaire c'est le refus du sacrifice, la préservation de la vie, le refus d'arbitrer entre bonne et mauvaise victime. C'est un problème qui se pose au politique, et non une solution.

§ En conséquence, il doit être indépendant et impartial.

o En pratique, cela veut dire que les organisations humanitaires ne doivent rejoindre, par définition, aucune coalition militaire car elles s'interdiraient de soigner les victimes situées du mauvais côté de la ligne de front.

MSF a donc bruyamment dénoncé à la fois la qualification humanitaire des largages américains et l'appel à la coalition, ce qui leur a valu d'être taxé d'intellectuels braillards, d'épiciers de l'humanitaire cherchant à défendre leur fond de commerce, de réactionnaires de l'humanitaire incapable de voir le progrès ainsi réalisé (alors que pour nous il s'agit d'une véritable régression). Nous ne sommes pas au bout de nos peines.

Par conséquent, progrès ou régression de l'humanitaire à l'occasion de ce conflit ? Très nette régression dans le discours. A voir pour les pratiques.